De Rome à Washington : Valérien ou la leçon que Trump ignore.

L’histoire a parfois des ironies cruelles, et celle de Valérien appartient à cette catégorie de récits qui devraient hanter tous les dirigeants persuadés de leur propre invincibilité. Au milieu du 3ème siècle, alors que l’Empire romain vacille sans encore le savoir, cet empereur part affronter à l’Est un adversaire que Rome a longtemps considéré comme périphérique, presque secondaire. En face de lui se dresse Chapour 1er , souverain d’un Empire perse en pleine affirmation, stratège redoutable et parfaitement conscient des failles de son ennemi.

La rencontre a lieu en 260, près d’Édesse, et elle tourne au désastre. L’armée romaine, affaiblie par les maladies et les campagnes successives, est écrasée. Mais ce qui transforme cette défaite en traumatisme historique, c’est la capture de l’empereur lui-même. Valérien devient alors le premier souverain romain à tomber vivant aux mains d’un ennemi. Ce seul fait suffit à fissurer le mythe de la toute-puissance romaine, car un empire dont le chef peut être capturé cesse, instantanément, d’incarner l’invincibilité.

La suite appartient autant à l’histoire qu’à la légende, mais elle n’en est pas moins révélatrice. Les récits tardifs, notamment celui de Lactance, décrivent une humiliation extrême, dans laquelle Valérien aurait servi de marchepied à Chapour montant sur son cheval avant de subir un sort posthume d’une violence symbolique inouïe (écorché vif). Que ces détails soient exacts ou exagérés importe finalement moins que leur fonction : ils traduisent une volonté de montrer que la puissance romaine peut être abaissée, exposée, transformée en trophée. Même les reliefs perses gravés dans la pierre, où l’empereur apparaît agenouillé face au souverain sassanide, participent de cette mise en scène du renversement. « L’âge de pierre » auquel Trump veut renvoyer l’Iran recourait effectivement à ces inscriptions lapidaires, n’ayant pas encore l’accès aux mèmes dont use et abuse l’empereur de Washington.

Ce moment dit quelque chose de profond sur la mécanique des empires. Rome ne tombe pas ce jour-là, mais elle cesse d’être intouchable. Elle découvre, brutalement, que sa domination repose sur un équilibre fragile, vulnérable aux erreurs stratégiques, à l’usure interne et à la montée en puissance de ses adversaires. Ce que Valérien incarne, malgré lui, ce n’est pas seulement une défaite militaire, mais une illusion brisée.

Il est difficile, face à un tel épisode, de ne pas penser à certaines postures contemporaines. Lorsque Donald Trump met en scène la puissance américaine comme une évidence indiscutable, lorsqu’il parle du rapport de force international en termes de domination brute et de supériorité intrinsèque, il s’inscrit, consciemment ou non, dans cette vieille tentation impériale qui consiste à croire que la force d’hier garantit la victoire de demain. Or l’histoire de Valérien rappelle exactement l’inverse : ce sont souvent les puissances les plus sûres d’elles-mêmes qui se montrent les moins capables d’anticiper leur propre vulnérabilité.

Le parallèle n’est évidemment pas militaire au sens strict, et il ne s’agit pas de transposer mécaniquement une bataille antique à la géopolitique actuelle. Mais la logique est comparable. L’Empire romain, persuadé de sa supériorité structurelle, n’a pas vu venir la transformation de son adversaire perse. De la même manière, toute puissance contemporaine qui sous-estime ses rivaux, qui les réduit à des caricatures ou qui les pense incapables de rivaliser durablement, prend le risque de reproduire cette erreur. L’Iran d’aujourd’hui n’est pas l’Empire sassanide, mais il incarne, à sa manière, cette permanence des puissances que l’on croit secondaires et qui, à certains moments, parviennent à infléchir l’ordre établi.

Ce que l’épisode de Valérien nous enseigne, ce n’est pas que l’histoire se répète à l’identique, mais qu’elle expose des constantes. L’arrogance stratégique, la surestimation de soi, la sous-estimation de l’adversaire et la confusion entre puissance proclamée et puissance réelle constituent des pièges récurrents. Rome, au 3ème siècle, en a fait l’expérience de manière spectaculaire. Et si les formes ont changé, les mécanismes, eux, restent étonnamment stables.

Il serait donc utile, pour tout dirigeant tenté par une vision simpliste des rapports de force et adepte du cheeseburger et des réalités alternatives de méditer cette scène gravée dans la pierre iranienne : un empereur romain à genoux, non pas parce que Rome était faible, mais parce qu’elle avait cessé de comprendre le monde tel qu’il devenait.


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