Il est des phrases qui, à elles seules, condensent une époque, un système, et peut-être une faute. Trois mots, presque anodins en apparence : « Claude, voyez cela ». Prononcés, selon une lettre récemment versée au dossier par Claude Guéant, par Nicolas Sarkozy à l’occasion d’un échange avec Mouammar Kadhafi.
Encore faut-il savoir de quoi l’on parle.
Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette phrase ne renverrait pas directement à un éventuel financement libyen de la campagne de 2007, cœur du procès en appel actuellement en cours. Elle viserait un tout autre sujet – autrement plus sensible : le cas d’Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité par la justice française pour son rôle de premier plan dans l’attentat contre le vol DC-10 d’UTA en 1989, qui fit 170 victimes.
La scène, telle qu’elle est rapportée, a la simplicité trompeuse des moments décisifs. Kadhafi évoque le sort de Senoussi, dont il souhaite manifestement obtenir un traitement plus favorable. Sarkozy écoute. Puis se tourne vers son plus proche collaborateur, Claude Guéant, et lâche cette formule : « Claude, voyez cela ».
Longtemps restée dans l’ombre, cette séquence ressurgit aujourd’hui avec une intensité particulière. Car Nicolas Sarkozy ne se contente plus de contester les faits : il met en cause ses anciens collaborateurs, Claude Guéant et Brice Hortefeux, dans une stratégie de défense qui redistribue les responsabilités au sommet de l’Etat.
Ulcéré, Claude Guéant, malade et ne pouvant se rendre au tribunal, a décidé de sortir de sa réserve. Par l’intermédiaire de son avocat, il a fait verser au dossier une lettre de trois pages structurée en neuf points. Et c’est précisément dans le neuvième que surgit la phrase : « Claude, voyez cela ». Une manière, pour l’ancien secrétaire général de l’Élysée, de fixer sa version des faits – et, peut-être, de renvoyer à son ancien supérieur le poids de l’initiative.
Que signifie-t-elle réellement ? Une instruction ? Une marque de politesse diplomatique destinée à éluder une demande embarrassante ? Ou, au contraire, le signe d’une disponibilité à entrer dans une forme de transaction politique ?
Toute la difficulté – et tout l’enjeu – tient dans cette ambiguïté.
Car si la phrase devait être interprétée comme l’amorce d’une démarche visant à infléchir le sort judiciaire d’un condamné pour terrorisme, elle poserait une question redoutable : jusqu’où un exécutif peut-il aller au nom de la raison d’Etat ? Et à partir de quel moment bascule-t-on dans une autre dimension – une zone grise où les intérêts diplomatiques viennent heurter de plein fouet les principes de justice ?
A ce stade, aucune preuve n’établit qu’une quelconque intervention ait effectivement été menée en faveur de Senoussi. Mais la simple évocation de cette possibilité suffit à éclairer d’un jour nouveau la nature des relations entretenues à l’époque avec le régime libyen.
Et peut-être, aussi, à rappeler que certaines phrases, même prononcées sur le ton de l’évidence, ne cessent jamais tout à fait de résonner.


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