La France consulte ses voyants comme elle ne l’avait sans doute jamais fait. Cabinets, plateformes en ligne, émissions spécialisées : la voyance n’est plus une marginalité folklorique, elle est devenue une pratique banalisée, presque ordinaire, dans une société pourtant saturée d’informations et d’outils rationnels. Ce paradoxe apparent – jamais nous n’avons eu autant accès au savoir, jamais nous n’avons autant cherché à deviner l’avenir – mérite d’être interrogé autrement qu’à travers le seul prisme de la crédulité.
Car la clé n’est peut-être pas là.
Ce que les sciences cognitives nomment « effet Barnum » éclaire d’une lumière crue ce phénomène. Nous avons tous cette disposition à reconnaître comme profondément personnels des énoncés pourtant vagues, généraux, interchangeables. « Vous traversez une période de doute, mais vous avez en vous des ressources inexploitées » : cette phrase, qui pourrait s’adresser à presque n’importe qui – sauf peut-être à Donald Trump ou à Eric Ciotti – produit pourtant chez celui qui l’entend une impression troublante de justesse. Non parce qu’elle dit vrai, mais parce qu’elle est suffisamment ouverte pour accueillir l’expérience intime de chacun.
La voyance ne fonctionne pas contre l’intelligence, mais avec elle – ou plus précisément avec ses angles morts. Elle ne trompe pas tant qu’elle ne propose un cadre dans lequel chacun vient projeter son propre récit. Le voyant n’impose pas une vérité : il suggère une forme dans laquelle le consultant reconnaît la sienne.
C’est ici que le phénomène dépasse largement le champ de l’ésotérisme.
Car ce même mécanisme – cette capacité à adhérer à des formulations larges, à sélectionner ce qui nous conforte et à ignorer ce qui contredit – irrigue aujourd’hui d’autres domaines, et notamment le discours politique. Lorsqu’un dirigeant comme Donald Trump multiplie les affirmations approximatives, les exagérations ou les contre-vérités, l’efficacité de son propos ne tient pas tant à sa véracité qu’à sa capacité à entrer en résonance avec des attentes, des peurs ou des convictions préexistantes. Là encore, le discours n’est pas reçu comme une description du réel, mais comme une validation d’un ressenti.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que la politique relève de la voyance. Mais de constater que, dans les deux cas, la force d’un énoncé dépend moins de son exactitude que de son pouvoir de reconnaissance. Ce que l’on croit n’est pas toujours ce qui est démontré ; c’est ce qui nous ressemble.
Dans une société traversée par l’incertitude – économique, sociale, climatique, identitaire – cette recherche de réassurance prend des formes multiples. La voyance en est une, douce, individuelle, presque intime. Le discours politique en est une autre, plus collective, plus structurante. Mais toutes deux participent d’un même mouvement : la quête d’un récit dans lequel se loger.
Dès lors, la question n’est plus de savoir pourquoi « les gens y croient », mais pourquoi nous avons, collectivement, besoin de ces récits imparfaits. Peut-être parce que le réel, dans sa complexité, offre moins de prise que ces vérités approximatives qui, au moins, nous parlent.
Ce que nous cherchons, au fond, n’est pas tant la vérité que la cohérence. Et entre une réalité incertaine et un récit rassurant, le choix, souvent, se fait sans bruit. C’est ce que Donald Trump a magistralement compris.


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