Le sixième doigt de Netanyahu, ou la géopolitique expliquée par la science-fiction

Internet, qui possède le génie particulier de transformer la moindre photographie floue en révélation planétaire, vient d’ouvrir une nouvelle discipline scientifique dont les universités devraient bientôt se saisir : l’anatomie comparée des chefs d’État, appliquée en l’occurrence à la main supposément hexadactyle de Benjamin Netanyahu.

Il arrive parfois que l’époque, lasse des complexités du réel, préfère se réfugier dans les facilités rassurantes du grotesque. Ainsi, depuis quelques jours, les réseaux sociaux se sont passionnés pour une révélation d’une importance capitale : selon une rumeur dont la solidité scientifique semble proportionnelle au nombre de pixels des images qui la propagent, Benjamin Netanyahu posséderait… six doigts.

On aurait tort de sourire trop vite devant une telle découverte, car l’affaire mobilise une véritable communauté d’experts improvisés qui, armés de captures d’écran, de ralentis douteux et d’agrandissements d’images compressées, entreprennent d’examiner la main du Premier ministre israélien avec une minutie qui ferait pâlir les laboratoires de médecine légale. Chaque photographie devient un terrain d’enquête, chaque angle suspect nourrit un commentaire grave, et chaque pixel ambigu se transforme en preuve accablante de cette prodigieuse anomalie anatomique.

Il faut reconnaître que l’hypothèse possède un certain charme mythologique. Après tout, dans l’imaginaire antique, les rois et les héros se distinguaient souvent par quelque singularité corporelle censée signaler leur destin exceptionnel. La politique contemporaine, qui se plaît volontiers à dramatiser les personnages publics jusqu’à les transformer en figures quasi légendaires, trouve ainsi dans ce sixième doigt une sorte de symbole commode : une excroissance parfaitement adaptée à l’imagination complotiste.

Le raisonnement implicite, qui mérite d’être admiré pour sa cohérence interne, pourrait se résumer ainsi : puisque la politique mondiale est compliquée, c’est qu’elle doit forcément être gouvernée par des individus biologiquement suspects. Et puisque les décisions diplomatiques échappent au contrôle de l’utilisateur moyen de réseau social, il convient d’en chercher la cause dans une anomalie morphologique plutôt que dans la banalité beaucoup moins spectaculaire des rapports de force internationaux.

Il faut dire que notre époque entretient avec l’image une relation singulièrement paradoxale. Jamais l’humanité n’a produit autant de photographies, de vidéos et de gros plans, et pourtant jamais la confiance dans ce que l’on voit n’a semblé aussi fragile. Une main floue sur une photo prise à distance suffit désormais à déclencher une enquête planétaire, dans laquelle la résolution approximative de l’image devient, par un étrange retournement logique, la preuve même de ce qu’elle prétend révéler.

C’est peut-être pour cette raison que l’on retrouve dans cette affaire quelque chose qui rappelle étrangement la vieille série V, connue en France sous le titre V : Les Visiteurs. Dans cette fiction devenue culte, l’humanité découvrait avec stupeur que des extraterrestres arrivés sur Terre sous une apparence parfaitement humaine dissimulaient en réalité une nature reptilienne sous une peau artificielle. Les héros de la résistance passaient alors leur temps à scruter les gestes, les regards et les détails physiques afin de démasquer l’envahisseur extraterrestre.

Aujourd’hui, les enquêteurs improvisés des réseaux sociaux semblent poursuivre la même mission, à ceci près que leur terrain d’investigation n’est plus une base secrète infiltrée par des lézards galactiques mais un agrandissement pixelisé de la main d’un dirigeant photographié à trois mètres de distance. Ainsi voit-on des internautes examiner avec une concentration quasi scientifique les clichés les plus ordinaires, comme si le destin de la planète dépendait de la découverte d’un doigt supplémentaire.

Il faut cependant reconnaître à cette rumeur un mérite involontaire : elle révèle avec une clarté presque pédagogique la manière dont fonctionne désormais une partie de la conversation publique. Là où autrefois les rumeurs prenaient le temps de mûrir dans les cafés ou les couloirs des administrations, elles naissent aujourd’hui dans la vitesse électrique des plateformes numériques, où la vraisemblance importe moins que la capacité d’une idée à provoquer un sourire, un scandale ou un partage.

Et c’est peut-être là, au fond, que réside la véritable leçon de cette étrange affaire.  A force de scruter les images avec la ferveur soupçonneuse de personnages échappés de la série V, certains internautes semblent convaincus que la politique mondiale ne saurait être dirigée que par des créatures vaguement extraterrestres dont la véritable nature se trahirait par un détail anatomique malencontreusement capturé par un smartphone.

Ainsi voit-on se multiplier, sous chaque photographie de Benjamin Netanyahu, des cohortes d’enquêteurs improvisés qui, l’œil rivé sur l’écran et le doigt – précisément – suspendu au-dessus du bouton « partager », entreprennent de recompter les phalanges avec une gravité qui donnerait à penser que l’équilibre du Moyen-Orient dépend désormais d’une opération de calcul que n’aurait pas reniée un instituteur de l’école primaire.

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : si l’histoire politique devait réellement se réduire à l’examen minutieux des mains des dirigeants, il suffirait d’un appareil photo légèrement flou pour transformer n’importe quel chef d’Etat en mutant ou en reptile galactique. Et l’on finirait par croire que la planète n’est plus gouvernée par des hommes, avec leurs défauts très humains, mais par des personnages tout droit sortis d’une vieille série de science-fiction dans laquelle chaque pixel douteux annonce l’invasion imminente des extraterrestres.

En attendant que cette théorie reçoive la confirmation scientifique qu’elle mérite, la rumeur continuera sans doute de circuler avec l’assurance tranquille qui caractérise les grandes découvertes de l’ère numérique, car l’internet moderne possède cette remarquable faculté de transformer la moindre ambiguïté photographique en révélation cosmique. Et pendant que certains comptent les doigts d’un dirigeant pour y déceler le signe d’une conspiration interplanétaire, la réalité – beaucoup moins spectaculaire mais infiniment plus complexe – poursuit son chemin avec un nombre de doigts parfaitement ordinaire. 

Il est des moments dans l’histoire des sociétés où l’esprit public, fatigué par la complexité du monde, décide de se consacrer à des recherches plus accessibles ; c’est ainsi qu’une partie non négligeable de l’humanité connectée s’est récemment lancée dans une enquête d’une importance capitale : vérifier si la main de Benjamin Netanyahu comporte bien le nombre réglementaire de doigts prévu par l’évolution.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *