Notre époque a définitivement vaincu la chronologie et s’est affranchie de la temporalité. Le temps, autrefois cette chose vaguement linéaire qui séparait le passé du présent, n’est plus qu’un détail procédural.
Voici donc des affaires qui ressurgissent après trente, quarante ans, comme ces yaourts oubliés au fond d’un réfrigérateur médiatique, sauf qu’ici le service après-vente convoque avocats, chroniqueurs, hashtags et experts en trauma sur tous les plateaux.
Flavie Flament avait déjà raconté en 2016, dans La Consolation, les agressions sexuelles qu’elle attribuait à David Hamilton, photographe iconique des années 1070, depuis décédé, lequel n’a donc jamais été jugé sur ces accusations mais qui, de son vivant, a toujours démenti ces accusations. Situation juridiquement insoluble et médiatiquement parfaite : un accusé absent à perpétuité, une émotion publique maximale, et l’impossibilité structurelle de toute confrontation judiciaire. Le procès impossible est devenu un genre narratif à part entière, sous le haut patronage des Epstein files.
Et voici maintenant une nouvelle séquence, avec une plainte visant Patrick Bruel pour des faits allégués remontant à 1991. Trente-cinq ans : à ce niveau, ce n’est plus une procédure, c’est de l’archéologie judiciaire avec fouilles stratigraphiques et reconstitution en images de synthèse.
Attention : il ne s’agit pas ici de commenter le fond d’accusations graves, que seule la justice peut examiner. Mais notre époque mérite qu’on s’arrête sur sa mécanique spectaculaire. Chaque décennie semble désormais fonctionner comme une simple période d’incubation médiatique. Nous vivons dans une civilisation où le passé n’est jamais véritablement mort ; il attend simplement sa fenêtre éditoriale.
Tout devient potentiellement réactivable. Une soirée, un casting, une interview, un regard ambigu en 1987, un dîner étrange sous François Mitterrand. A ce rythme, l’INA deviendra bientôt annexe du parquet. La logique est implacable : la mémoire est devenue un service de streaming. Rien ne disparaît, tout peut être rediffusé.
On imagine aisément l’étape suivante. Pourquoi s’arrêter là ? Puisque le temps n’existe plus, ouvrons franchement le championnat national de la plainte rétroactive. Les ex-conjoints pourraient déposer plainte pour dommages sentimentaux aggravés, d’anciens professeurs pour traumatismes syntaxiques, des collègues de bureau pour harcèlement passif lié à l’usage excessif du tutoiement.
Et puisque Flavie Flament, violée à 13 ans puis à 16 ans, fut mariée à Benjamin Castaldi de 2002 à 2008, l’esprit satirique se surprend à imaginer une assignation absurde : préjudice métabolique consécutif à promesses publicitaires non tenues. Le tribunal entendrait gravement : « Attendu que le slogan « Comme J’aime » n’a produit aucun effet observable sur la silhouette morale ou physique de la demanderesse… »
C’est grotesque, bien sûr. Mais à peine plus que cette époque qui transforme chaque souvenir douloureux en saison supplémentaire d’une série judiciaire nationale.
Nous avons inventé une société étrange où la prescription juridique cohabite avec l’imprescriptibilité émotionnelle, où les plateaux télé jouent les antichambres du tribunal, et où chaque affaire devient simultanément drame humain, objet militant, feuilleton médiatique et contenu partageable.
La tragédie grecque avait le chœur. Nous avons les chaînes d’info continue.

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