Bleus sans Dupont-Lajoie : drame national chez les gardiens du patronyme

J’ai consulté la liste des vingt-six joueurs de l’équipe de France avec l’émotion civique d’un percepteur de 1893 ouvrant le registre communal, et j’ai dû me rendre à l’évidence : où sont passés les Martin, les Dupont, les Durand, les Lefebvre, ces solides patronymes sentant la blanquette tiède, la sous-préfecture et la déclaration d’impôts manuscrite ?

Que reste-t-il de la France si son avant-centre ne s’appelle pas Jean-Eudes Pichon de La Rabouillère ? Le désarroi est immense.

Car enfin, une équipe nationale devrait, selon certains esprits soucieux d’authenticité, refléter une idée bien ordonnée de la nation. Une nation rassurante. Une nation où les noms se prononcent sans effort, où les grands-parents n’ont jamais traversé la Méditerranée, où l’arbre généalogique ne présente aucune fantaisie géographique ni aucune branche douteuse.

A ce rythme, on finira par admettre qu’un Français peut avoir un nom polonais, portugais, kabyle, sénégalais, arménien, italien, espagnol, ou pire encore, plusieurs histoires à la fois. C’est l’effondrement civilisationnel.

Imaginez la douleur des gardiens de la pureté onomastique découvrant qu’une équipe de France n’est pas un concours de recrutement pour clercs de notaire sous la IIIème République.

On leur avait vendu une France mythologique, monochrome, parfaitement rangée entre un manuel de Lavisse et une publicité pour le camembert Lepetit. Et voilà qu’apparaît une sélection nationale ressemblant à ce que le pays est réellement : une vieille nation qui a accumulé des siècles d’invasions, de brassages, de colonisation, de décolonisation, d’immigration, d’intégration, de métissages et de contradictions. Une horreur administrative.

Le plus cocasse est cette étrange obsession patronymique. Comme si la nationalité se lisait sur une carte de visite. Comme si un nom décidait du degré de patriotisme. Comme si la Marseillaise exigeait un certificat d’orthographe gauloise. Poussons la logique jusqu’au bout.

Refusons Mbappé. Trop camerounais par le nom. Ecartons Dembélé. Ambiance insuffisamment terroir. Méfiance envers Hernandez. Beaucoup trop soleil ibérique. Griezmann ? Germaniquement suspect. Zidane, à l’époque, aurait provoqué une syncope collective chez les amateurs de généalogie ethnique. Napoléon Bonaparte lui-même aurait eu un dossier compliqué.

Au fond, le vrai problème de certains n’est pas l’équipe de France. C’est la France.

Une France qu’ils supportent difficilement lorsqu’elle cesse de ressembler à une carte postale imaginaire éditée par un nostalgique du maréchal-ferrant ou du Maréchal Pétain.  Le football a cette cruauté magnifique : il oblige périodiquement les fantasmes identitaires à regarder le réel courir à 35 km/h.

Et le réel, décidément, a rarement un nom suffisamment rassurant pour les collectionneurs de patronymes certifiés conformes et estampés « label France ».


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