C’est une nouvelle qui devrait faire trembler les salons, les dîners de famille et les chauffeurs de taxi : nous parlons moins. Beaucoup moins. Selon des chiffres sérieux, c’est-à-dire suffisamment inquiétants pour être repris sans vérification par les médias, nous prononçons chaque jour 330 à 338 mots de moins qu’il y a quinze ans. Un quart de notre volume verbal s’est évaporé, selon France Inter, la radio honnie de Charles Furoncle. Nous ne sommes pas encore muets, mais nous avançons vers le silence avec la détermination d’un peuple persuadé de progresser.

Qu’on se rassure : notre vocabulaire, lui, ne s’est pas appauvri. Nous connaissons toujours autant de mots, à tout le moins pour les personnes nées dans les années 1960. Nous ne les utilisons simplement plus. C’est un peu comme posséder une bibliothèque entière pour n’y consulter que le mode d’emploi de la cafetière électrique.

L’humanité parlait autrefois. Elle commentait le temps, la politique, les voisins, les enfants, le prix des tomates, la cuisson du gigot, les mérites comparés des assurances et les fautes de goût du beau-frère. Aujourd’hui, elle envoie un pouce levé. Parfois un cœur. Dans les cas d’exubérance extrême, un gif de chat.

Le progrès technique avait promis de multiplier les échanges. Il a surtout inventé la communication sans parole. Nous ne parlons plus : nous notifiions. Nous ne racontons plus une anecdote ; nous transférons une vidéo de 14 secondes où quelqu’un tombe d’un escabeau. L’esprit humain, autrefois capable de construire une phrase complexe avec subordonnée, concession et nuance, se résume désormais à « ptdr », « vu », ou l’élégant américanisme « ok ».

Même les disputes déclinent. Jadis, un conflit conjugal pouvait durer trois heures – voire une soirée entière – ponctué de portes claquées, de rappels historiques et d’arguments remontant à 1997. Aujourd’hui, on reçoit un « fais comme tu veux », qui contient davantage de menace nucléaire que le discours de Trump-Cro-Magnon mais nettement moins de syllabes.

Le silence gagne aussi les repas. Chacun consulte son téléphone avec le sérieux d’un analyste géopolitique alors qu’il regarde un influenceur expliquer comment éplucher une mangue. Le dîner familial ressemble désormais à une réunion de moines bouddhistes sous anxiolytiques.

Le plus admirable reste notre capacité à présenter cette régression comme une avancée civilisationnelle. On parle moins, donc on « optimise ». On réduit la parole comme on réduit les emballages plastiques. Bientôt, converser plus de cinq minutes sera considéré comme une violence écologique.

A ce rythme, nos arrière-petits-enfants disposeront d’un langage d’une redoutable efficacité : trois grognements, deux emojis et un abonnement premium.

L’évolution, manifestement, avait un sens de l’humour.


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