Les profiteurs de guerre

Les profiteurs de guerre 2

La guerre a ceci de particulier qu’elle produit toujours deux catégories bien distinctes d’acteurs : ceux qui la subissent et ceux qui en tirent profit. Tandis que les premiers apparaissent dans les statistiques des victimes ou des déplacés, les seconds se glissent beaucoup plus discrètement dans les colonnes des bilans financiers, où l’on découvre que les conflits modernes possèdent parfois une étonnante capacité à faire prospérer certaines activités économiques. La crise actuelle autour de l’Iran et du Golfe ne déroge pas à cette règle immuable, car pendant que les missiles traversent le ciel du Moyen-Orient, les prix du pétrole, des billets d’avion et du carburant à la pompe semblent eux aussi avoir décidé de prendre leur envol.

La première victime collatérale du conflit est évidemment le transport aérien, secteur particulièrement sensible aux crises géopolitiques. La fermeture ou la restriction de plusieurs espaces aériens au-dessus de l’Iran, de l’Irak et de certaines zones du Golfe oblige désormais les compagnies aériennes à contourner toute la région, ce qui allonge les trajets entre l’Europe et l’Asie et augmente considérablement la consommation de carburant. Les conséquences se lisent immédiatement dans les tarifs : certains billets ont vu leur prix multiplié par quatre ou cinq en quelques jours, tandis que certaines liaisons internationales ont enregistré des hausses encore plus spectaculaires. Le voyageur qui pensait simplement réserver un vol découvre soudain qu’il participe, bien malgré lui, à une sorte de contribution involontaire à l’économie de guerre mondiale.

Le phénomène devient presque caricatural lorsque l’on observe les prix pratiqués sur certaines routes. Des vols entre le Moyen-Orient et l’Europe, qui coûtaient quelques centaines d’euros il y a peu, se négocient désormais à plus de mille euros, et certaines liaisons entre l’Asie et l’Europe ont connu des augmentations vertigineuses, parfois proches de 900 %. La guerre produit ainsi un étrange effet de levier économique : plus les missiles volent, plus les tarifs aériens montent.

A cette inflation aérienne s’ajoute la flambée prévisible du pétrole. Le conflit se déroule en effet dans l’une des régions les plus stratégiques de la planète pour l’approvisionnement énergétique mondial, à proximité du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole consommé dans le monde. Dès que les tensions s’intensifient dans cette zone, les marchés pétroliers réagissent avec la nervosité d’un baromètre avant l’orage. Le prix du baril a ainsi fortement augmenté ces dernières semaines et les analystes évoquent déjà la possibilité qu’il dépasse à nouveau la barre des 120 dollars si la situation continue de se dégrader, voire 200 dollars si l’on en croit les sombres pronostiques des ayatollahs.

Comme toujours, cette hausse finit par atteindre l’automobiliste ordinaire, qui découvre avec une régularité presque scientifique que la géopolitique mondiale se lit directement sur le panneau lumineux de sa station-service. En France, les prix du carburant ont déjà commencé à grimper, avec plusieurs centimes supplémentaires par litre en quelques jours seulement, et certains économistes évoquent la perspective d’un bond au-delà des deux euros le litre si les tensions persistent. Ainsi le conducteur qui fait son plein apprend, une fois de plus, que la distance entre son domicile et son travail dépend parfois davantage du détroit d’Ormuz que de la géographie de son quartier.

Dans ce paysage économique troublé, certains acteurs semblent cependant tirer leur épingle du jeu avec une efficacité remarquable. Les compagnies pétrolières profitent de la hausse du baril, les traders de l’énergie spéculent sur la volatilité des marchés, les compagnies aériennes répercutent les coûts et parfois davantage, et les sociétés de jets privés voient affluer une clientèle aisée prête à payer des sommes considérables pour quitter la région au plus vite. Là où certains voient une crise internationale, d’autres aperçoivent une opportunité commerciale.

Cette mécanique n’a rien de nouveau. Depuis que les guerres existent, elles produisent toujours une économie parallèle dans laquelle les profits circulent souvent plus vite que les armées. Les historiens ont donné un nom à ces bénéficiaires discrets des conflits : les profiteurs de guerre. Autrefois ils vendaient des canons ou du blé aux armées ; aujourd’hui ils vendent du pétrole, des billets d’avion et des contrats financiers.

Ainsi la guerre du Golfe rappelle une vérité ancienne que l’on oublie parfois lorsque les dirigeants parlent de stratégie, de sécurité ou de défense des valeurs. Chaque conflit possède deux fronts invisibles : celui des combats et celui des marchés. Sur le premier, on compte les morts ; sur le second, on compte les bénéfices. Et il arrive souvent que les seconds progressent beaucoup plus vite que les premiers.

Les profiteurs de guerre 3 au Liban 

Le phénomène des profiteurs de guerre, qui apparaît aujourd’hui à Beyrouth dans la flambée spectaculaire des prix de l’hébergement, appartient en réalité à une constante historique qui accompagne presque toutes les situations de conflit ou de siège. Lorsque l’ordre économique normal se disloque sous l’effet de la guerre, certaines ressources deviennent soudainement rares tandis que la demande explose, et cette combinaison ouvre un espace dans lequel apparaissent presque toujours des acteurs prêts à tirer profit de la détresse collective. L’augmentation brutale du prix des chambres d’hôtel dans la capitale libanaise, où certains témoignages évoquent des tarifs multipliés par dix en quelques jours, s’inscrit dans cette logique bien connue où la guerre transforme certaines activités ordinaires en opportunités spéculatives.

Le Liban offre un terrain particulièrement propice à ce type de dérive, car le pays traverse depuis plusieurs années une crise économique profonde qui a déjà fragilisé l’ensemble de son système monétaire et social. Dans une ville comme Beyrouth, où les infrastructures hôtelières constituent l’un des rares secteurs encore capables d’accueillir rapidement des populations déplacées, l’afflux soudain de familles fuyant les bombardements provoque un déséquilibre brutal entre l’offre et la demande de logements. Dans ce contexte, certains établissements peuvent être tentés d’augmenter leurs tarifs de manière spectaculaire, sachant que les personnes déplacées n’ont souvent aucune alternative immédiate et doivent trouver un abri dans l’urgence.

Ce mécanisme économique n’est pourtant pas spécifique au Liban et l’histoire fournit de nombreux exemples comparables. Pendant le siège de Paris lors de la Guerre franco-prussienne, la raréfaction progressive des vivres provoqua une flambée des prix qui permit à certains commerçants ou fournisseurs de réaliser des profits considérables tandis que la population souffrait de privations croissantes. Les témoignages de l’époque évoquent des prix multipliés plusieurs fois pour des produits alimentaires ordinaires, et la presse parisienne dénonçait déjà ceux qu’elle appelait les accapareurs ou les spéculateurs de guerre, accusés de tirer parti du malheur collectif.

Une situation comparable se produisit également durant le siège de Sarajevo pendant la Guerre de Bosnie, lorsque la ville, isolée et bombardée pendant près de quatre années, vit se développer une véritable économie parallèle fondée sur la pénurie. Dans une ville où l’eau, le carburant et les denrées alimentaires devenaient extrêmement difficiles à obtenir, certains réseaux clandestins réussirent à contrôler l’accès à ces ressources et imposèrent des prix exorbitants à une population prise au piège du siège. Les historiens ont souvent souligné que la guerre ne détruit pas seulement les structures politiques et sociales mais crée aussi un terrain favorable à l’apparition de nouvelles hiérarchies économiques fondées sur la rareté et le contrôle des ressources vitales.

Un phénomène analogue peut être observé aujourd’hui dans certaines régions de Ukraine depuis l’invasion déclenchée par Russie lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Dans les villes situées à proximité des zones de combat ou des grands mouvements de population, les loyers et les prix des logements ont parfois augmenté très rapidement sous l’effet de l’arrivée massive de déplacés internes. Les autorités ukrainiennes ont d’ailleurs été contraintes d’intervenir à plusieurs reprises pour limiter certaines hausses abusives, ce qui montre à quel point la guerre tend à transformer l’économie locale en un espace où les règles ordinaires du marché se combinent avec les comportements opportunistes.

Ces exemples montrent que la guerre ne produit pas seulement des destructions matérielles et humaines mais modifie profondément les mécanismes économiques et moraux qui organisent la vie sociale. Lorsque la peur, la fuite et l’urgence deviennent les moteurs des décisions individuelles, les repères habituels de solidarité ou de modération peuvent s’effacer devant des logiques plus brutales où certains cherchent à protéger leurs intérêts ou à tirer profit d’une situation exceptionnelle. La figure du profiteur de guerre apparaît alors comme l’une des expressions les plus visibles de cette transformation, car elle révèle la manière dont les catastrophes collectives peuvent engendrer des opportunités privées pour ceux qui contrôlent des ressources devenues soudain indispensables.

La flambée des prix observée aujourd’hui à Beyrouth rappelle ainsi que les conflits armés ne se déroulent pas seulement sur les champs de bataille mais qu’ils produisent aussi des effets économiques et sociaux qui se répercutent jusque dans les gestes les plus ordinaires de la vie quotidienne. Dans une ville où les bombardements poussent des milliers de familles à chercher un refuge immédiat, la chambre d’hôtel ou l’appartement disponible devient une ressource stratégique dont la valeur se transforme brutalement, révélant une fois de plus que la guerre ne crée pas seulement des victimes et des héros mais aussi toute une gamme d’acteurs intermédiaires dont le comportement oscille entre la survie, l’opportunisme et la spéculation.


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