Ah, le grand débat du moment, version « protège-ton-cerveau avant qu’il ne scrolle tout seul » : interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans, comme le proposent la France et l’Australie, c’est un peu comme décider que le cerveau adolescent, encore en chantier avec des échafaudages partout, n’a peut-être pas besoin en plus d’une autoroute lumineuse d’images filtrées, de comparaisons toxiques et de défis idiots ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre juste au milieu du salon.
Du côté des arguments pour, on trouve d’abord l’idée, presque attendrissante de bon sens, que le cerveau d’un enfant de treize ou quatorze ans ressemble davantage à une pâte à modeler encore chaude qu’à un béton déjà sec, et que le bombarder en continu d’algorithmes conçus par des adultes très compétents dont le métier consiste précisément à capter l’attention comme on attrape des mouches avec du miel numérique n’est peut-être pas la meilleure façon de favoriser la concentration, le sommeil réparateur et cette chose fragile qu’on appelle l’estime de soi, laquelle a déjà bien assez de mal à survivre à l’acné, aux contrôles de maths et aux premières histoires d’amour dramatiques comme des tragédies grecques.
On avance aussi que les réseaux sociaux, avec leur logique de vitrine permanente où chacun expose une version retouchée, souriante et soigneusement cadrée de sa vie, fonctionnent pour un jeune esprit comme un miroir déformant de fête foraine qui répète toute la journée que les autres sont plus beaux, plus populaires, plus drôles et plus heureux, ce qui peut transformer une adolescence déjà émotive en parcours du combattant intérieur, peuplé d’angoisses, de comparaisons incessantes et de cette impression poisseuse de ne jamais être « assez », sensation aussi tenace qu’un chewing-gum collé sous une semelle.
Il y a encore l’argument de la protection face aux contenus violents, sexuels ou extrémistes, car même avec des systèmes de modération qui se veulent efficaces, l’univers des plateformes ressemble parfois à une immense ville nocturne pleine de ruelles mal éclairées où l’on peut tomber, en quelques clics distraits, sur des images ou des discours que même certains adultes préféreraient éviter, et l’idée d’un âge minimum agit alors comme une barrière symbolique, un peu comme le panneau « film interdit aux moins de 16 ans », qui n’empêche pas toute transgression mais rappelle au moins que tout n’est pas adapté à tous les âges.
S’ajoute enfin la question du harcèlement en ligne, cette forme moderne de cruauté qui ne s’arrête ni à la sonnerie de l’école ni à la porte de la chambre, et qui peut transformer le téléphone, objet supposé rassurant, en boîte à lettres de moqueries et de menaces, si bien que limiter l’accès précoce aux réseaux revient, pour les partisans de l’interdiction, à retarder l’entrée dans une arène sociale permanente où la popularité se mesure en chiffres clignotants et où une rumeur peut se répandre plus vite qu’un virus en hiver.
Mais du côté des arguments contre, le tableau devient tout aussi fourni, car interdire les réseaux aux moins de quinze ans, c’est aussi prendre le risque de traiter toute une génération comme si elle était incapable par nature de développer un minimum de discernement, alors même qu’on lui demande dans le même temps de comprendre le monde, de s’informer, de s’exprimer et de devenir des citoyens éclairés, ce qui ressemble un peu à vouloir apprendre à quelqu’un à nager en lui interdisant l’accès à l’eau jusqu’à ce qu’il soit parfaitement à l’aise avec le concept de la brasse.
On souligne aussi que les réseaux sociaux, malgré leurs défauts criants et leurs travers parfois grotesques, sont devenus des lieux d’expression, de créativité et de sociabilité pour des jeunes qui, notamment dans des contextes isolés ou difficiles, y trouvent des communautés de soutien, des espaces pour parler de leurs passions étranges, de leurs questions identitaires ou de leurs inquiétudes, et que couper cet accès de manière uniforme revient à fermer aussi des fenêtres lumineuses au motif qu’il existe des courants d’air, ce qui peut sembler une solution un peu radicale, comme éteindre toute la maison pour être sûr qu’aucune ampoule ne surchauffe.
Il y a également la question très pratique, presque comique dans sa complexité, de l’application réelle de l’interdiction, car vérifier l’âge sur internet ressemble souvent à ces contrôles symboliques où l’on clique sur « j’ai plus de 18 ans » avec la même solennité qu’un enfant mettant une fausse moustache pour entrer au cinéma, et certains estiment qu’une loi difficile à faire respecter risque surtout de pousser les usages dans des coins plus opaques, avec des comptes cachés, des mensonges sur l’âge et une relation encore moins transparente entre parents, enfants et écrans.
Enfin, beaucoup rappellent que le problème n’est peut-être pas seulement l’âge des utilisateurs mais la conception même des plateformes, dont les mécanismes de récompense, de défilement infini et de notifications clignotantes sont pensés comme des machines à créer de l’habitude, presque aussi collantes qu’un paquet de chips ouvert devant une série, et qu’au lieu d’écarter les jeunes comme on éloigne un chat d’un canapé fragile, il serait peut-être plus logique d’exiger des plateformes qu’elles deviennent moins prédatrices, moins intrusives et moins gourmandes en attention humaine.
Au fond, le débat ressemble à une discussion familiale géante autour d’un gâteau numérique particulièrement sucré, où certains adultes veulent enlever l’assiette des mains des ados en disant « c’est pour ton bien, tu me remercieras plus tard », tandis que d’autres répondent qu’il vaudrait peut-être mieux apprendre à couper des parts raisonnables, à lire les étiquettes et à reconnaître quand on a déjà assez mangé, car l’interdiction totale, aussi rassurante qu’un couvercle bien fermé, n’a jamais empêché la curiosité juvénile, laquelle est connue pour passer par la fenêtre dès qu’on verrouille trop fort la porte.

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