Il existe de rares moments où l’Assemblée nationale ressemble à un lieu de débat démocratique, et d’autres où elle se transforme en scène de stand-up involontaire, version apocalyptique. Frédéric-Pierre Vos, député du Rassemblement national, vient d’offrir à la République un de ces instants gênants où l’on hésite entre le fou rire nerveux et la honte profonde. Comparer le génocide des Tutsis au Rwanda à la taxation des grandes fortunes relève d’un exploit rhétorique rare : réussir à banaliser un massacre de masse tout en défendant un avantage fiscal pour héritiers fortunés. On pourrait croire à une parodie, mais non : c’était bien un discours parlementaire, payé par l’impôt… y compris celui des Tutsis disparus, si l’on suit la logique du député.
La phrase est un chef-d’œuvre de confusion morale. D’un côté, plus de 800 000 morts, assassinés à la machette entre avril et juillet 1994. De l’autre, un abattement fiscal de 75 % sur les transmissions d’entreprises familiales. Deux tragédies, sans doute, mais pas exactement de la même nature. Pourtant, dans l’univers mental du député Vos, l’horreur historique devient un simple outil de rhétorique budgétaire, un accessoire de débat comme un tableau Excel ou une courbe de croissance. L’Histoire, chez lui, ne sert plus à comprendre, mais à choquer à bon compte, comme un slogan mal imprimé sur un tract.
La réaction indignée de Cyrielle Chatelain n’a rien d’exagéré. Car ce genre de comparaison ne relève pas seulement du mauvais goût : il inverse les rôles, brouille la mémoire, et finit par diluer la réalité du crime. Hervé Berville, né au Rwanda et orphelin tutsi, l’a rappelé avec une dignité que l’on aurait aimé voir partagée par l’ensemble de l’hémicycle. Quand un survivant vous explique que vous venez d’intervertir la victime et le bourreau, la moindre des choses serait de se taire, de réfléchir, puis de s’excuser sans note de bas de page.
Mais l’extrême droite ne se nourrit pas du silence, elle prospère dans la provocation, Ironiser sur un génocide, c’est tester la solidité de la mémoire collective, voir jusqu’où on peut aller avant que la décence ne réagisse. Et parfois, sous les applaudissements de collègues, la ligne rouge devient un simple décor de fond. Le scandale n’est donc pas seulement dans la phrase, mais dans l’atmosphère qui l’autorise, dans cette banalisation progressive de l’indicible, transformé en argument de couloir parlementaire.
Les excuses tardives du groupe RN, bien sûr, arrivent comme toujours après la tempête. On honore la mémoire des victimes, dit-on, tout en ayant quelques minutes plus tôt transformé cette mémoire en gadget oratoire. C’est un peu comme déposer une gerbe de fleurs après avoir renversé volontairement la stèle. Le geste est là, mais l’intention manque cruellement.
Au fond, cet épisode rappelle une chose simple : le génocide des Tutsis n’est pas un exemple, une métaphore ou une image choc pour débat budgétaire. C’est une plaie ouverte de l’Histoire humaine. Et chaque fois qu’un élu l’utilise pour défendre des privilèges fiscaux, ce n’est pas seulement la République qu’il abîme, c’est la mémoire des morts qu’il piétine. Quant à l’extrême droite, elle prouve une fois de plus qu’elle ne manque ni de mots, ni d’audace, mais toujours de cette chose essentielle que l’on appelle la décence.

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