Il y a quelques mois, Éric Ciotti avait trouvé son homme providentiel, son sauveur, son thermostat géopolitique, et il en parlait avec cette gravité solennelle qu’on réserve d’ordinaire aux discours du 18 juin et aux finales de Coupe du monde, puisqu’il expliquait que Donald Trump était « le seul homme de la situation », autrement dit le seul capable de résoudre les problèmes du moment, comme si l’humanité, jusque-là, tâtonnait dans la nuit à la recherche d’une lumière, et que cette lumière devait prendre la forme d’un milliardaire au teint orangé, à la cravate interminable et au sens de la nuance aussi discret qu’une toile de Soulages.
Il faut dire que Trump a ce pouvoir étrange, presque magique, qui consiste à déclencher chez certains responsables politiques européens une sorte de fascination primitive, comme si l’homme, malgré ses outrances, ses coups de menton et ses sautes d’humeur, incarnait une virilité de la décision, un fantasme d’autorité, une manière de dire « je tranche » à la manière d’un grand rabbin un jour de circoncision, sans se soucier de savoir si l’on coupe dans le bon sens. Et Ciotti, qui adore les lignes droites, les frontières nettes et les réponses simples, a vu en Trump une évidence, un raccourci politique, un GPS idéologique, et il s’est mis à le décrire comme une panacée universelle, le médicament miracle qui guérirait la planète entière d’un coup de tweet.
Sauf que le problème avec Trump, c’est que l’homme n’est pas seulement un président américain, car il est aussi un personnage, et même un personnage au sens théâtral du terme, une créature ubuesque sortie tout droit de la pièce d’Alfred Jarry, avec une gourmandise pour le pouvoir, une brutalité enfantine et une autosatisfaction pantagruélique qui le rendent moins proche d’un chef d’État classique que d’un Père Ubu perdu dans un costume trop cher. Trump gouverne comme Ubu règne : avec un ventre d’ego, des gestes de propriétaire, une façon de considérer le monde comme une propriété privée, et une pulsion permanente à crier « à moi » sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à une carte, un territoire, un adversaire, ou même une idée.
Dans Ubu roi, le pouvoir devient une farce violente, un carnaval de menaces, un mélange de caprices et de coups de bâton, et chez Trump, la recette est la même, sauf que le bâton s’appelle « taxes », que le caprice s’appelle « droit de douane », et que la farce, au lieu de se jouer sur une scène, se joue au niveau mondial. Il suffit qu’il ait une humeur mauvaise pour que des pays entiers se sentent obligés de répondre, qu’il hausse le ton pour que les marchés frémissent, et qu’il désigne du doigt un territoire – le Groenland par exemple- pour que tout l’équilibre diplomatique se retrouve transformé en théâtre de boulevard version banquise.
Et c’est là que la magie Ciotti, ou plutôt le mystère Ciotti, devient fascinant, parce qu’on constate quelque chose de très humain et très politique : lorsque Trump est loin, lorsque Trump reste une image, un slogan, un fantasme de fermeté servi sur des plateaux télé comme un plat réconfortant, Ciotti l’admire. Lorsque Trump est un symbole, Ciotti applaudit. Lorsque Trump est un poster de puissance, Ciotti est enthousiaste et trépigne de joie. Mais lorsque Trump redevient Trump, c’est-à-dire lorsqu’il se met à agir comme un Ubu insatiable qui menace, taxe, humilie, revendique, et transforme la diplomatie en chantage, alors Ciotti se met à pratiquer une discipline rarissime chez un homme politique : le silence.
On ne l’entend plus, en tout cas beaucoup moins, dans ce registre d’éloge flamboyant où il expliquait que Trump était « le seul homme de la situation », parce que la situation, justement, s’est mise à ressembler à un exercice de sabotage permanent. Quand Trump parle de droits de douane punitifs, quand Trump menace l’Europe comme on menace un voisin pour une haie mal taillée, quand Trump laisse planer des sanctions sur des produits français comme le vin et le champagne, on remarque que les admirateurs français de Trump, soudain, se font plus discrets que des collégiens pris en faute. Ce n’est pas qu’ils ont changé d’avis, c’est qu’ils ont changé de volume sonore, et ce passage du clairon à la sourdine en dit long sur la solidité des convictions.
Pourtant, les déclarations existent, et elles sont documentées : au lendemain de l’investiture, Ciotti expliquait encore être fasciné par la « fierté d’être américain » portée par Trump, et il opposait ce volontarisme à une Europe jugée trop molle. Mais quand l’Ubu américain se met à jouer avec les taxes comme avec une massue, quand il transforme l’amitié internationale en rapport de force brutal, la fascination se complexifie, et le fan-club se recroqueville. Ciotti ne renie pas, mais il esquive, et l’on voit apparaître une figure politique bien connue : l’homme qui admire la puissance tant qu’elle ne frappe pas chez lui, et qui adore le « coup de poing » tant qu’il est dirigé ailleurs.
Il y a quelque chose de profondément comique dans cette posture, parce qu’elle ressemble au type qui applaudit l’arrivée d’un lion dans la maison, en expliquant que le lion va enfin mettre de l’ordre, et qui ensuite s’étonne, la bouche ouverte, que le lion griffe le canapé ou dévore sa conjointe. On encense Trump comme « l’homme de la situation », et puis on découvre que la situation, pour Trump, consiste surtout à rappeler que le monde entier doit obéir à ses humeurs, et que les alliés, dans son esprit, sont simplement des adversaires qui n’ont pas encore compris qu’ils étaient adversaires.
Alors Ciotti se tait, et ce silence est, en réalité, un éditorial. Car il dit qu’on peut bien jouer au trumpisme quand c’est un accessoire rhétorique, quand c’est un parfum d’autorité que l’on met sur ses phrases pour sentir plus fort ; mais lorsque le trumpisme devient concret, lorsqu’il devient menace économique réelle, lorsqu’il se traduit par des taxes sur les produits français et par des tensions internationales, alors les « seuls hommes de la situation » deviennent soudain des « hommes compliqués », et les admirateurs deviennent des commentateurs prudents.
C’est toute la beauté de notre époque : elle nous offre des politiques qui aiment les dirigeants ubuesques comme on aime les films d’action, avec enthousiasme tant que c’est sur l’écran, mais avec beaucoup moins d’entrain lorsque l’écran se déchire et que le personnage sort de la fiction pour venir casser des assiettes dans la cuisine.
Et si l’on devait résumer Ciotti en une formule, on pourrait dire qu’il a inventé une nouvelle doctrine : la fermeté d’admiration, mais la souplesse de responsabilité. Il aime Trump quand Trump est un slogan, et il se fait discret quand Trump est un tarif douanier. Il aime Ubu quand Ubu amuse, et il s’éloigne quand Ubu gouverne.
Finalement, Ciotti, c’est l’homme qui avait adopté Ubu comme modèle de puissance… jusqu’au jour où Ubu a commencé à taxer le champagne.

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