L’ONU, ce « machin » dépassé : place au CP, le « Conseil de la Paix »

On croyait avoir tout vu en matière d’innovation diplomatique, depuis les sommets du climat où l’on vient en jet privé pour jurer la main sur le cœur qu’il faut réduire les émissions, jusqu’aux grandes conférences internationales où l’on signe des communiqués indignés entre deux coupes de champagne tiède. On se trompait. Donald Trump vient d’apporter au monde ce qui lui manquait : une paix sur abonnement, un multilatéralisme à péage, et une gouvernance internationale conçue avec l’élégance d’un parking VIP.

Car oui, l’idée existe vraiment, elle a été formulée, elle est même présentée avec cet aplomb particulier qui transforme une absurdité en programme politique. Trump voudrait créer un « Conseil de la paix » facturé un milliard de dollars, qui se substituerait à l’ONU, et dont la présidence serait assurée par Trump lui-même, puisque la modestie a toujours été une valeur cardinale du trumpisme et que l’altruisme exige parfois un trône. Il y a des gens qui font des fondations pour la paix, lui veut faire une franchise.

Le principe est simple, et il a la pureté brutale des grandes idées marchandes. Si vous payez au moins un milliard, vous obtenez un siège permanent au conseil. Si vous payez moins, vous obtenez un siège temporaire de trois ans, renouvelable, un peu comme une carte de fidélité au supermarché, sauf qu’au lieu de collectionner des points pour des casseroles, vous collectionnez des parts d’influence sur les conflits du monde. C’est une paix avec options, une stabilité en leasing, une diplomatie « premium » où l’on achète son rang comme on achète sa place en loge.

On avait l’ONU, imparfaite, lente, souvent impuissante, parfois dysfonctionnelle (Trump obligé de monter les marches de l’escalator, la machinerie étant tombée en panne) mais fondée sur un principe au moins reconnaissable : la paix est une affaire collective, pas un produit de luxe. Trump, lui, propose une version mise à jour, plus adaptée aux valeurs du XXI siècle, c’est-à-dire l’argent, le branding, et le culte du chef. Il ne s’agit plus d’empêcher la guerre au nom des peuples, il s’agit de gérer la guerre au nom des investisseurs, avec un conseil d’administration international, présidé par l’homme qui a réussi l’exploit d’incarner à la fois la mégalomanie et le ressentiment.

Et dans ce décor, le plus beau, c’est la cohérence idéologique. L’ONU gêne parce qu’elle a des règles, des débats, des procédures, des votes, des vétos, des rapports, des enquêtes, des principes, et parfois même des objections. C’est insupportable pour qui rêve d’un monde simplifié où il suffit de signer un décret pour réarranger la planète. Alors l’idée géniale consiste à contourner l’ONU en créant un club. Un club où l’on entre en payant. Un club où l’on reste en payant. Un club où l’on pèse parce qu’on paye, et où l’on se tait quand on ne paye pas. Ce n’est plus le droit international, c’est le droit d’entrée.

Évidemment, l’argument officiel sera d’une beauté incomparable. On dira que c’est pragmatique. On dira que c’est efficace. On dira que l’ONU est trop lente, trop lourde, trop bureaucratique, et que le monde moderne affectionne les compromis. On dira qu’il faut « reconstruire Gaza » comme on dit qu’il faut « redresser une entreprise », avec des tableaux Excel et des objectifs trimestriels, sauf qu’ici les salariés sont des familles déplacées et les actionnaires sont des États. Puis on finira par appeler cela “le leadership”.

Ce conseil, au fond, n’a qu’un mérite, et il est rare : il dit tout haut ce que beaucoup pratiquent tout bas. Il ne feint plus le lyrisme humanitaire, il assume la logique de puissance pure. Il vous regarde dans les yeux et vous explique que la paix est une affaire de capitalisation, que la souveraineté est un placement, et que la reconstruction est un marché, ce qui est déjà une grande victoire pour la sincérité. Trump ne promet pas de sauver l’ordre mondial, il promet de le revendre.

Et il faut savourer la touche finale, la signature artistique, la cerise sur la bombe. Trump ne se contente pas de créer une institution concurrente de l’ONU, il veut la présider, et si possible durablement, parce qu’il serait dommage de laisser la paix mondiale entre des mains qui ne seraient pas les siennes. Il y a une beauté presque poétique à voir un homme qui a passé des années à attiser les tensions, mépriser les alliances et insulter les partenaires, se proposer comme chef suprême de la concorde universelle. C’est comme confier un service de médiation conjugale à un pyromane jaloux.

Alors on imagine déjà les scènes. Des représentants du monde entier alignés dans une salle, attendant leur tour devant le président Trump, qui distribue les sièges comme des autographes et les sanctions comme des amendes, pendant que les caméras filment la grandeur du moment. On imagine les discussions sérieuses sur la paix, interrompues par des considérations essentielles sur le dress code, la taille des drapeaux et le placement des photos officielles. On imagine un secrétaire qui annonce fièrement que tel pays devient membre permanent parce qu’il a réglé sa facture, et que tel autre devra attendre car sa carte bancaire a été refusée.

On imagine surtout une diplomatie réduite à son squelette le plus cynique : la force, l’argent, l’obéissance. Le monde n’est pas parfait, et l’ONU est souvent un théâtre où l’on joue les tragédies avec des accessoires en carton et des épées en bois. Mais il y a une différence majeure entre un théâtre imparfait et un cirque privatisé. L’ONU prétend au moins représenter une communauté internationale. Ce conseil trumpiste, lui, prétend représenter une clientèle. L’un est lent parce qu’il est multilatéral. L’autre serait rapide parce qu’il serait vertical. L’un est désordonné parce qu’il y a des nations, des intérêts divergents, des principes contradictoires. L’autre serait ordonné parce qu’il y aurait un patron.

Et quand on transforme la paix en produit payant, il ne faut pas être surpris de découvrir qu’elle finit par ressembler à un service après-vente.

Car derrière la plaisanterie, il y a un danger. Un milliard, ce n’est pas un détail. Ce n’est pas une contribution symbolique. C’est une barrière qui trie le monde entre ceux qui ont le droit de décider et ceux qui ont le devoir de subir. C’est une institution qui officialise l’inégalité comme critère de gouvernance. Et c’est une manière de dire à tous les pays pauvres ou moyens qu’ils pourront toujours regarder l’histoire s’écrire, mais qu’ils n’auront pas les moyens d’en tenir le stylo.

En somme, ce « Conseil de la paix » n’est pas un projet diplomatique. C’est un miroir. Un miroir où l’on voit la tentation actuelle de transformer tout ce qui est commun en marché, tout ce qui est politique en management, tout ce qui est moral en transaction. Et comme dans tout bon miroir trumpien, le reflet n’est pas seulement grotesque. Il est inquiétant, parce qu’il s’accompagne d’applaudissements.


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