Il fallait y penser, et surtout oser mais avec TACO tout est possible : Donald Trump ne se contente plus d’avoir voulu être l’homme le plus puissant de la première puissance mondiale, il ambitionne désormais d’être le président du monde, avec une trouvaille institutionnelle qui ressemble moins à une organisation internationale qu’à une salle de réunion capitonnée où l’on entre sur invitation, badge autour du cou, sourire obligé et allégeance discrète. Son « Conseil de la paix », baptisé pompeusement et sans la moindre pudeur « Board of Peace », ne trahit pas seulement un goût lexical douteux, il révèle une vision du monde où la planète entière devient une entreprise en difficulté qu’un seul homme – Super Trump, bien sûr – serait appelé à redresser.
Le mot « board » est ici un aveu plus clair que tous les discours, car un conseil d’administration n’est pas une assemblée des peuples, mais un organe de direction où l’on ne débat pas pour chercher le juste, mais pour valider une ligne déjà fixée, et où la hiérarchie ne s’excuse jamais d’exister puisqu’elle constitue précisément la raison d’être du dispositif. Dans ce monde-là, il ne peut y avoir qu’un centre réel de décision, et ce centre ne se cache même pas : Trump s’y installe comme PDG planétaire, pendant que les États sont relégués au rang d’administrateurs dociles, vaguement consultés, poliment écoutés, et priés, au moment décisif, de lever la main dans le bon sens.
Car l’originalité du système tient à cette idée à peine déguisée que le droit de veto, privilège déjà exorbitant dans les institutions existantes, se concentrerait de fait dans une seule personne, transformant le multilatéralisme en monarchie d’entreprise, où l’on ne négocie pas vraiment avec le chef, mais où l’on espère surtout ne pas se trouver dans la colonne des gêneurs. Le monde ne serait plus un espace de souverainetés égales en dignité, mais un réseau de vassaux modernes, reliés non par un droit commun, mais par la bienveillance variable du patron / seigneur.
A cette architecture féodalo-managériale s’ajoute un détail qui ressemble à une satire écrite trop gros pour être crédible et qui, pourtant, résume tout : le ticket d’entrée évoqué, un milliard. Un milliard pour rejoindre le club de la paix, comme si l’on adhérait à une franchise de luxe, comme si la fin des guerres passait par un droit d’accès comparable à celui d’un fonds d’investissement sûr de lui. La question la plus simple, et la plus indécente, surgit alors : à quoi sert cette somme, et à qui profite cette paix tarifée ? Sert-elle à financer des médiations, des mécanismes de contrôle, des équipes de négociation, ou bien à entretenir le décor, les sommets spectaculaires, les tapis épais et les photos où le président du monde serre des mains reconnaissantes au risque d’accroître le nombre d’ecchymoses qui parsèment le dos de sa main droite ?
L’HÉRITAGE VOLÉ : TRUMP N’A NI LA MÉMOIRE DE WILSON, NI CELLE DE ROOSEVELT
Il y a dans ce « Conseil de la paix » une amnésie historique qui tient presque de la profanation, car Trump agit comme si rien n’avait existé avant lui, comme si la paix internationale était une idée neuve qu’il aurait sortie, un matin, de son génie personnel – entre deux projets d’invasion – et non le fruit de décennies de tentatives, d’échecs, de drames et d’efforts pour soumettre la force à une règle commune.
Woodrow Wilson, en 1919, porta l’idée de la Société des Nations, projet imparfait, fragile, contredit par l’histoire, mais animé par une ambition inédite : substituer au rapport de force brut une régulation collective, installer entre les États un espace où la discussion puisse, parfois, l’emporter sur les canons. Wilson avait ses naïvetés, mais il n’avait pas son ego pour constitution, et il pensait la paix comme un système à construire, non comme un trophée à exhiber.
Puis vint Franklin Delano Roosevelt, qui conçut politiquement ce qui deviendrait l’ONU et popularisa l’expression même de « Nations Unies », parce qu’il avait compris qu’après la barbarie totalitaire, le monde ne pouvait revenir au simple jeu des puissances sans courir au désastre. Roosevelt n’imaginait pas la paix comme un business, ni comme un club, ni comme une marque : il la concevait comme un socle, fait de droit, de diplomatie, d’alliances, de responsabilités partagées.
Trump, lui, ne crée pas une institution, il crée un « board ». Wilson et Roosevelt parlaient au monde, Trump parle à son miroir. Les premiers cherchaient à limiter la toute-puissance des États par des règles communes, le second rêve d’une structure qui organise la centralité de sa propre personne. Il ne s’inscrit pas dans la lignée des bâtisseurs de la paix internationale, mais dans celle des propriétaires convaincus que le monde se gère comme un empire privé.
L’ONU SANS L’ONU : LA PAIX SANS LE DROIT
Le « Board of Peace » n’est pas l’expression d’une pensée universelle, mais la traduction d’une obsession pour la gouvernance verticale, l’autorité rapide et l’alignement sans friction. Un « board », ce n’est pas le débat, mais l’arbitrage ; ce n’est pas la représentation, mais la cooptation ; ce n’est pas l’égalité, mais la hiérarchie assumée.
Dans un conseil d’administration, lorsqu’un membre devient gênant, on l’écarte. Dans une organisation internationale, lorsqu’un État est gênant, on peut le contredire, le mettre en minorité, le condamner symboliquement, et c’est précisément cette possibilité d’embarras qui rend encore l’ONU insupportable à ceux qui préfèrent la docilité à la contradiction. Trump n’a pas inventé une alternative à l’ONU ; il a inventé un outil pour neutraliser ce qui fait l’ONU : le débat, la pluralité, l’idée qu’un petit pays puisse, un jour, dire non à un grand.
UN CLUB D’AUTOCRATES, AVEC UNE FEMME POUR LA PHOTO
Le plus révélateur, dans cette farce mondiale, reste la composition des États séduits par l’idée, car on y retrouve moins une concentration de démocraties libérales robustes qu’un assortiment de régimes pour lesquels l’opposition est un désagrément, la presse libre une complication et les contre-pouvoirs une maladie institutionnelle. Ces gouvernements semblent goûter avec un certain soulagement la perspective d’un forum où l’on ne vous demandera ni comptes, ni réformes, ni explications gênantes sur votre manière de gouverner, et où la paix signifie surtout que personne ne viendra regarder de trop près ce qui se passe à l’intérieur.
Les démocraties solides, celles qui vivent d’alternances, de juges indépendants et de journalistes indociles, ont la mauvaise habitude de poser des questions, de réclamer des garanties, de s’attarder sur les principes, bref de ralentir le chef quand il voudrait aller vite. À l’inverse, les régimes autoritaires, les pouvoirs très verticaux et les démocraties dites « illibérales » – cette élégante formule pour désigner des systèmes où les élections survivent mais où l’esprit libéral s’étiole – constituent un public beaucoup plus réceptif à une paix qui ne discute pas trop.
Et puisqu’il s’agit d’inventer l’ordre international de demain, on admirera également le sens très particulier de la parité qui y règne déjà, car au milieu de cette assemblée de dirigeants massivement masculins, la seule figure féminine notable reste la présidente du Kosovo, comme si l’égalité entre femmes et hommes relevait elle aussi d’une option facultative dans le pack « paix mondiale ». La planète, sous gouvernance trumpienne, promet donc d’être dirigée par une brochette de chefs sûrs d’eux parlant de stabilité, pendant qu’une unique femme rappellera à elle seule que la moitié de l’humanité a été oubliée au moment de distribuer les fauteuils.
CONCLUSION : L’UBU DIPLOMATE ET SON EMPIRE DE PAIX
A force de vouloir être roi, Ubu finit par inventer un sceptre en plastique doré et un trône en polystyrène. Le « Board of Peace » ressemble à cela : une parodie institutionnelle, une monarchie d’entreprise, une paix mise en vitrine. Wilson rêvait d’un monde qui désarme les empires, Roosevelt d’un monde qui empêche les guerres totales ; Trump rêve d’un monde qui signe ses contrats.
Au fond, il ne veut pas diriger le monde comme un responsable politique ; il veut le posséder comme un actif. Et dans cette entreprise grandiose, délirante et parfaitement cohérente avec son personnage, la paix n’est pas un idéal à atteindre, mais une marque à déposer.

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