Le débat est relancé, comme chaque fois que les députés doivent élaborer le budget de l’Etat. Comme à chaque crise, à chaque trou budgétaire, à chaque bulletin de salaire un peu trop court pour finir le mois, la France se partage en deux camps susceptibles d’apporter leur contribution et leur écot pour combler le déficit budgétaire. D’un côté, une poignée d’ultra-riches dont la fortune croît plus vite que la dette publique ; de l’autre, un État sommé de se serrer la ceinture – une ceinture déjà crantée au dernier trou, mais qu’on propose néanmoins de transformer en garrot. Entre les deux, une solution simple, élégante, moderne : faire travailler plus longtemps ceux qui ont déjà travaillé toute leur vie.
Car enfin, soyons sérieux. Pourquoi aller chercher l’argent là où il est, quand on peut l’exiger de ceux qui n’en ont plus ? Pourquoi taxer l’ultra-riche, cet être fragile, hypersensible à l’impôt, capable de s’exiler fiscalement à la moindre hausse de 0,3 %, quand on peut demander un effort supplémentaire à l’infirmière, au maçon ou à l’agent d’entretien, déjà rompus à l’effort depuis l’adolescence ?
La retraite à 70 ans a ceci de séduisant qu’elle repose sur une idée simple : si le système ne tient pas, c’est que les gens vivent trop longtemps. Et vivre trop longtemps est évidemment un privilège qu’il convient de corriger. À défaut de taxer les dividendes, taxons les genoux usés, les dos brisés, les articulations récalcitrantes. Faisons payer la longévité par le travail prolongé, jusqu’à ce que la fatigue règle elle-même le problème démographique.
Quant à la réduction des dépenses de l’État, elle est toujours présentée comme une évidence morale. L’État dépense trop, dit-on, mais on ne sait jamais exactement où. Certainement pas dans les niches fiscales, ni dans les aides aux grandes entreprises, ni dans les dispositifs d’optimisation légale qui permettent à certains groupes de contribuer à hauteur de zéro virgule quelque chose. Non, l’argent est manifestement dilapidé et affecté à des postes inutiles : les hôpitaux, l’école, la culture, la justice, ces postes de dépenses dont personne n’a jamais prouvé l’utilité immédiate sur le cours de la Bourse.
Taxer les ultra-riches, en revanche, serait dangereux. Cela enverrait un signal négatif. Un signal terrible, presque totalitaire : celui que la richesse pourrait être mise à contribution quand la collectivité va mal. Un précédent insupportable. Aujourd’hui l’ultra-riche, demain le très riche, après-demain le riche tout court – et bientôt quoi ? Une société où l’effort serait proportionnel aux moyens ? Autant rétablir le troc.
La retraite à 62 ans, elle, relève désormais de l’archéologie sociale. Une relique d’un temps ancien où l’on croyait encore que la fin de vie devait être autre chose qu’un prolongement du bureau. À 70 ans, l’individu est mûr, expérimenté, parfaitement adapté aux open spaces, aux logiciels mis à jour chaque trimestre et aux managers de 28 ans qui lui expliqueront l’agilité. Et s’il tombe malade ? C’est qu’il n’a pas su anticiper.
Finalement, la question n’est pas tant de savoir s’il faut taxer les ultra-riches ou réduire les dépenses de l’État, ni même de choisir entre la retraite à 62 ou 70 ans. La vraie question est plus simple : jusqu’où peut-on pousser l’absurde tout en continuant à appeler cela de la responsabilité ? Et la réponse est rassurante : encore très loin.

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