Il existe aujourd’hui une catégorie bien particulière de citoyens persuadés d’incarner la conscience critique de notre époque, alors qu’ils n’en sont que la caricature : les climatosceptiques. Ils ne doutent pas, ils n’interrogent pas, ils récitent, fort d’un ultracrépidarianisme qui les renforce dans leurs certitudes d’argile. Drapés dans les oripeaux du courageux esprit critique, ils aiment à se présenter comme des résistants face à la pensée dominante, fiers d’appartenir à la coterie des initiés, des vrais sachants, les « happy few » de Stendhal. En réalité, ils donnent dans le plus grossier psittacisme, répétant à l’envi les mêmes slogans éculés, marmonnant toujours le même catéchisme, ressassant la même antienne, apprise par cœur sur quelques plateaux télé, dans les recoins les plus bruyants des réseaux sociaux et sur les blogs des réseaux complotistes.
Leur argument fétiche – censé clore tout débat – est connu : « La Terre a déjà traversé des périodes de sécheresse extrême il y a des millions d’années, et il n’y avait ni usines, ni voitures, ni humains ». Pour judicieuse et parfaitement exacte qu’elle soit, l’observation, génère une conclusion parfaitement grotesque. Oui, la planète a connu des bouleversements climatiques majeurs. Et ces bouleversements ont provoqué des effondrements d’écosystèmes, des extinctions massives, et des transformations lentes, étalées sur des milliers ou des millions d’années. Comparer ces phénomènes à l’emballement climatique actuel, qui se joue sur à peine un siècle, relève soit de l’incompétence, soit de la manipulation. Cela revient à expliquer qu’un incendie domestique n’est pas inquiétant sous prétexte que les volcans existent depuis toujours.
Mais les climatosceptiques persistent, persuadés que l’histoire géologique constitue un permis de détruire. Puisque la nature a déjà changé sans nous, pourquoi se soucier de l’accélération actuelle, brutale, mesurable, corrélée à l’industrialisation et à l’explosion des émissions de gaz à effet de serre ? L’argument est non seulement fallacieux, il est absurde. Ce n’est pas l’existence du changement climatique qui est en cause – la Terre a toujours évolué – mais sa vitesse, son ampleur et son origine humaine clairement documentée. Cette logique reviendrait à nier la responsabilité d’un chauffard au motif que des accidents existaient avant l’invention de l’automobile.
Vient ensuite l’argument suprême, celui qui fait vibrer les amateurs de complots mondiaux, et les afficionados des comptoirs de bistrot : les rapports du GIEC seraient « orientés », biaisés, idéologiques, et le dérèglement climatique serait, pour reprendre l’expression favorite de Donald Trump, « la plus grande fake news de l’histoire de l’humanité ». Rien de moins. Ainsi, des milliers de scientifiques issus de dizaines de pays, aux sensibilités politiques, culturelles et économiques parfois opposées, se seraient tous accordés pour mentir de concert, falsifier des données et manipuler l’opinion mondiale. Une fiction digne d’un mauvais roman, mais répétée avec un aplomb qui force presque l’admiration. Pourquoi ? Par amour sans doute du PowerPoint apocalyptique.
Ce que les climatosceptiques omettent soigneusement de préciser, c’est que les rapports du GIEC sont précisément des synthèses prudentes, souvent conservatrices, validées ligne par ligne, parfois édulcorées sous la pression des États eux-mêmes, parfois accusés par les climatologues eux-mêmes d’être trop prudents. Ils ne prédisent pas la fin du monde, ils documentent une trajectoire. Ce sont les faits qui sont alarmants, pas leur présentation. Si manipulation il y a, elle penche davantage vers la minimisation que vers l’alarmisme. Mais reconnaître cela obligerait à lire une littérature autrement plus dérangeante que des tweets rageurs ou des tribunes complotistes.
Il est, parmi la gente climatosceptique, des esprits prétendument éclairés – ou se revendiquant comme tels – qui se piquent d’avoir des lettres…. Dire que le réchauffement climatique serait une ineptie sous prétexte qu’Homère décrit des tempêtes en Méditerranée relève non de la culture, mais de son détournement le plus paresseux, car oui, Homère raconte des naufrages, des vents déchaînés, des mers hostiles, et encore heureux, puisque sans colères des éléments il n’y aurait ni épopée ni tragédie, mais croire que l’Odyssée invalide la science climatique contemporaine revient à confondre le tumulte éternel de la nature avec l’emballement mesurable du système terrestre, à faire de la poésie un baromètre et du mythe un modèle scientifique, car Homère décrit un monde où la violence de la mer est sporadique, capricieuse, inscrite dans le destin des hommes, non un monde où la fréquence, l’intensité et la durée des phénomènes extrêmes augmentent de façon continue, chiffrée, observée, documentée ; invoquer les tempêtes antiques pour nier le dérèglement actuel, c’est nier la maladie au motif que la mort a toujours existé, c’est transformer l’histoire en anesthésiant et la culture en refuge, c’est se donner l’illusion de la profondeur pour mieux fuir la responsabilité, car ce qui est en cause aujourd’hui n’est pas l’existence des tempêtes, des inondations ou des sécheresses, mais leur répétition, leur accélération, leur violence cumulative, qui dessinent une trajectoire et non une anecdote, et refuser de la voir, c’est préférer la citation ancienne à la rigueur des faits, la nostalgie des vers héroïques à l’inconfort du présent, c’est s’abriter derrière Homère non pour comprendre le monde, mais pour ne surtout pas avoir à en répondre ; car désormais, les catastrophes ne sont plus chantées par des aèdes errants, elles sont mesurées par des satellites, consignées par des scientifiques, vécues par des populations entières, et la réalité, indifférente aux références mal digérées, avance sans demander la permission – implacable, répétée, et déjà là.
En vérité, le climatoscepticisme contemporain n’est ni un doute ni un débat scientifique, mais une posture idéologique. Il ne nie pas le dérèglement climatique par ignorance, mais par confort. Reconnaître la réalité du dérèglement climatique impliquerait d’admettre que notre modèle économique – fondé sur la prédation, la croissance aveugle et l’irresponsabilité collective – est obsolète et délétère et que nos habitudes de consommation et nos renoncements politiques ont un coût. A l’évidence, il est plus aisé de se réfugier dans le complot, caricaturer les chercheurs, ridiculiser les alertes et crier à la manipulation plutôt que d’affronter la responsabilité.
Les tempêtes d’Homère étaient des récits au service de la geste épique ; celles d’aujourd’hui sont des faits, et ce n’est plus la poésie qui jugera notre époque, mais les conséquences de notre déni.

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