La trottinette, ou l’art de rouler sans existence légale

La trottinette électrique est un miracle moderne : elle va vite, très vite, trop vite, surtout là où il ne faudrait pas. Sur les trottoirs, au milieu des poussettes, des cannes, des fauteuils roulants et des piétons distraits, elle surgit comme une de ces bonnes intentions qui pavent l’enfer. La trottinette électrique est la preuve définitive que le progrès n’a pas besoin de règles pour avancer, seulement d’une batterie chargée et d’un mépris poli pour les autres. Elle glisse dans la ville avec l’assurance de ceux qui n’ont ni plaque, ni numéro, ni existence administrative. Rapide, silencieuse, et totalement irresponsable, elle incarne une idéologie moderne : celle de la circulation sans règles, de la vitesse sans visage, de l’individu pressé érigé en valeur suprême. C’est d’ailleurs dans cette logique que Louis Sarkozy, le fils de son père, a émis l’ingénieuse idée de supprimer tous les panneaux routiers et les feux tricolores….

La trottinette n’existe pas vraiment et son absence d’immatriculation l’exonère de toute responsabilité. C’est un fantôme urbain, un courant d’air motorisé. L’excès de vitesse est son mode par défaut. Quinze, vingt, trente-cinq kilomètres à l’heure ? Peu importe. Sur un trottoir, la notion même de limite devient abstraite. La trottinette considère le piéton comme un obstacle mouvant, une variable à anticiper à la dernière seconde. Elle slalome entre les jambes, les sacs, les enfants, les chiens et leurs déjections avec l’élégance d’un jeu vidéo mal réglé, laissant derrière elle un piéton tremblant et une justice perplexe. À qui s’adresser ? À une batterie ? À un guidon ? Le trottoir n’est plus un espace de marche, c’est une piste d’essai.

Dans la ville contemporaine, la loi s’arrête au bord du guidon. L’impunité est absolue pour la trottinette sans visage et sans casque.  Brûler un feu rouge ? Pourquoi pas. Remonter une rue à contresens ? Évidemment. Alterner route, trottoir et piste cyclable en quelques mètres ? C’est ce qu’on appelle la polyvalence. Le trottinettiste est un être libre, débarrassé des chaînes archaïques de la responsabilité. Il peut heurter, frôler, effleurer la catastrophe, puis disparaître. Pas de témoin utile, pas de coupable précis : seulement un vague souvenir électrique et un piéton qui se demande s’il n’a pas rêvé. La ville devient un buffet à volonté où chacun choisit son code de la route, selon l’humeur et l’urgence personnelle.

Cette impunité n’est pas un oubli, elle relève d’un choix politique délibéré. Certaines municipalités ont opté pour l’innovation avant la sécurité, privilégiant l’image sur la réalité. On en vient donc à célébrer la « mobilité douce » tout en fermant les yeux sur la violence urbaine qu’elle produit. Douce pour qui ? Pour celui qui roule, jamais pour celui qui marche. La trottinette est l’enfant chéri des municipalités pressées de paraître modernes. Elle donne l’illusion d’agir pour l’écologie, sans toucher à l’essentiel. On verdit la photo, on noircit les trottoirs. Peu importe le chaos, tant qu’il est estampillé durable.

La trottinette n’a ni plaque, ni numéro, ni identité. Elle traverse l’espace public comme une exception permanente au droit commun, une comète d’Halley devenue folle cherchant désespérément son périhélie. Là où la voiture est contrôlée, taxée, verbalisée, la trottinette bénéficie d’un privilège inédit : exister sans répondre. Elle est le véhicule officiel de l’irresponsabilité heureuse. L’excès de vitesse n’est pas un abus, c’est une doctrine. Rouler vite, partout, tout le temps, devient un droit quasi naturel. Le trottoir, jadis sanctuaire du piéton, est requalifié en zone de transit. Les enfants, les personnes âgées, les handicapés deviennent des variables d’ajustement. On n’adapte pas la machine à l’humain : on demande à l’humain de s’écarter. Pendant ce temps, le piéton se transforme, il apprend la survie. Il développe des réflexes de gibier ou de sioux, regarde derrière lui avant d’avancer, écoute le moindre bourdonnement comme un avertissement mortifère. La promenade dominicale se mue en mission de reconnaissance, la sortie avec un enfant ou une poussette se transforme en exercice de protection rapprochée. Traverser la ville devient un sport extrême, gratuit mais non consenti.

Mais le chef-d’œuvre de cette modernité roulante reste le téléphone. Car le trottinettiste est connecté, le bougre, il ne se contente pas de foncer : il consulte, il écrit, il scrolle. Il roule en négociant une réunion, une rupture ou une promotion. L’équilibre est secondaire, la trajectoire approximative, mais la notification est sacrée. Renverser quelqu’un serait regrettable, bien sûr, mais manquer un message serait impardonnable.et il se sait protégé par le flou juridique et l’indifférence politique. L’État réglemente les mots, pas les roues. Il moralise les comportements, mais délègue la sécurité à la chance. Ainsi va la ville moderne, livrée à ces projectiles sans visage. La trottinette n’est ni un véhicule, ni un jouet, ni un moyen de transport : c’est une dérogation permanente, un droit de circuler vite, n’importe où, sans jamais répondre de rien.

Tout ce bel assemblage est fait au nom de l’écologie. La trottinette est verte, donc morale. Elle peut bien semer la peur sur son passage : elle ne pollue pas, elle moralise. Peu importe les blessures, les chutes, les urgences saturées, les points de suture posés, tant que la conscience est rechargeable sur secteur. La trottinette devait être l’avenir vert. Elle est surtout devenue une forme de Far West sur roulettes. Un progrès ? Peut-être, à condition de ne pas être piéton.


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