Les objets « connectés » absurdes

La modernité ne se contente plus de nous surveiller mais elle partage notre intimité, se brossant les dents avec nous ou nous accompagnant dans nos activités de rasage. Connectée, la brosse à dents ne nettoie plus seulement vos dents : elle juge votre existence. Elle enregistre, compare, transmet et envoie des données. A qui ? Nul ne le sait. Probablement à quelqu’un qui sera très déçu par votre motivation.  Vous avez mal brossé ? Votre brossage ne respecte pas les injonctions de la société d’hygiène bucco-dentaire ? Ce n’est pas une carie mais un aveu d’incurie, un échec personnel documenté dans le Cloud.

La gourde intelligente, elle, vibre pour nous rappeler de boire.  Non parce que votre organisme le demande, mais parce que votre smartphone s’ennuyait ou parce que l’algorithme en a décidé ainsi. Boire n’est plus un réflexe : c’est une injonction, l’hydratation devient une obligation morale, la déshydratation une faute civique.

Les toilettes connectées ne sont plus un lieu : elles réalisent, à elles seules cette gageure, un cabinet médical sans médecin. Un sanctuaire carrelé où, jadis, l’humanité se soulageait dans la plus totale discrétion, en dépit de pets sonores, et où elle se retrouve désormais analysée, interprétée, traduite en données. Autrefois, on y entrait pour disparaître quelques minutes. Aujourd’hui, on y entre pour laisser une trace scientifique. Les toilettes intelligentes observent, scannent, mesurent, classent. Elles ne regardent plus nos fesses : elles analysent nos fèces, comme si chaque passage devait désormais faire l’objet d’une exégèse médicale. À la manière d’Hippocrate de Cos, mais avec du Wi-Fi et une mise à jour mensuelle.

Car tout est signe. La couleur, la consistance, la fréquence, la régularité, la texture existentielle de ce que nous pensions être un simple abandon. Là où le médecin grec voyait un déséquilibre des humeurs, les toilettes connectées détectent un « profil digestif ». Elles parlent de microbiote, de stress, d’alimentation émotionnelle. Traduction moderne : vous mangez n’importe quoi et votre côlon le sait.

Elles ne se contentent pas d’analyser, elles rédigent. Un rapport s’affiche sur l’application : « Transit irrégulier », « indice de vigilance », « tendance inflammatoire légère ». Rien de grave, rassurent-elles, mais suffisamment préoccupant pour gâcher la journée.  Comme Hippocrate, ces toilettes prétendent prévenir plutôt que guérir. Elles envoient des conseils : boire plus d’eau, manger plus de fibres, respirer profondément. Le tout après avoir méthodiquement inspecté ce que nous avons de plus universel et de moins glorieux. Le corps humain, résumé en notification push.

Le plus ironique, c’est que ces toilettes invoquent la sagesse antique tout en transformant l’un des derniers actes naturels en performance mesurable. Là où l’homme antique consultait le médecin, l’homme moderne consulte ses WC, smartphone à la main, anxieux devant un graphique coloré censé résumer son équilibre intérieur. En définitive, les toilettes connectées ne cherchent pas tant à améliorer notre santé qu’à accomplir quelque chose de plus ambitieux : prouver que même face à l’inéluctable, au trivial, au profondément humain, nous avons trouvé le moyen de surveiller, quantifier et commenter ce qui, autrefois, avait au moins la décence de disparaître dans l’eau….en toute intimité.

Chaque objet banal du quotidien est désormais persuadé qu’il a quelque chose d’important à dire et surtout, qu’il est plus intelligent que vous. La montre s’inquiète et vous explique comment respirer tout en indiquant le nombre de pas parcourus et de calories dépensées. Le frigo vous reproche vos (mauvais) choix alimentaires et vous fait la morale. Si vous persistez dans vos erreurs, il y a fort à parier que la porte de l’infernale machine refusera de s’ouvrir. La chambre à coucher n’échappe pas à l’œil acéré des objets intelligents, muant le sournois matelas en un spécialiste qui serait à la croisée de deux disciplines : la psychanalyse et la sexologie. En effet, le matelas évalue la qualité de votre sommeil et analyse vos rêves, pendant que vous rêvez d’échapper à cette société infernale ou bien encore se mue en sexologue évaluant la qualité et la fréquence de vos rapports intimes alors que votre partenaire a déjà sombré dans un profond sommeil. Votre grille-pain n’est pas encore connecté, mais il y pense.

Deux objets sataniquement connectés sont en passe de transformer notre vie en enfer. Le premier s’incarne dans le pèse-personne électronique qui, en dépit des apparences, n’est plus un objet mais un juge. Un juge connecté, certifié intelligent, qui ne se contente plus d’afficher un chiffre, mais le commente intérieurement. On monte dessus pour se peser, on en descend pour se justifier. Autrefois, la balance se taisait. Elle annonçait « 82 » et c’était déjà assez humiliant. Aujourd’hui, elle soupire en silence, enregistre, compare, envoie un rapport détaillé à une application qui, elle, ne nous veut que du bien. Elle parle de « tendance », de « variation », de « phase de reprise ». Traduction pour les néophytes et les béotiens : vous avez encore craqué. Le pèse-personne intelligent connaît nos effets yo-yo mieux que nos proches. Il a tout vu : la grande motivation du lundi, la perte héroïque des deux premiers kilos, l’orgueil naissant, le torse bombé, le ventre rentré… puis le retour discret, gramme par gramme, du réel. Il n’oublie rien. Il se souvient même de ce que nous préférerions effacer : ce régime « détox » qui promettait une renaissance et n’a produit qu’une rechute pondérale documentée en haute définition.

Chaque montée sur la balance devient un acte de courage civique. Elle ne juge pas, dit-on. Elle analyse. Elle ne critique pas, elle observe. Elle ne culpabilise pas, elle envoie des notifications. Et si le chiffre grimpe, ce n’est pas un échec : c’est un « signal ». Un signal que notre corps n’a visiblement pas compris le projet.

Le plus ironique, c’est que ce pèse-personne connecté, si prompt à dénoncer nos excès, ne perd jamais de poids lui. Il reste là, stable, froid, implacable, pendant que nous oscillons entre salades vertueuses et raclettes existentielles. Il ne connaît ni la tentation, ni la fatigue, ni les fins de mois trop longues. Finalement, le pèse-personne intelligent est peut-être le seul objet domestique capable de mesurer, avec une précision redoutable, non seulement notre masse corporelle… mais aussi l’absurdité cyclique de nos bonnes résolutions

Quant au second, le réfrigérateur intelligent il n’est plus un appareil électroménager au sens propre du terme : c’est un témoin gênant, connecté, lucide, qui sait exactement ce qu’il y a à l’intérieur… et surtout ce qui n’aurait jamais dû y entrer. Autrefois, le frigo se contentait de refroidir. Aujourd’hui, il sait. Il scanne, il inventorie, il calcule les dates de péremption et, dans un silence numérique plein de reproches, il dresse l’inventaire de nos contradictions. Il se souvient du brocoli acheté avec détermination… et observe, semaine après semaine, sa lente décomposition morale sur l’étagère du bas. Le réfrigérateur intelligent connaît notre psychologie alimentaire mieux que nous-mêmes. Il a enregistré l’intention noble du dimanche : « manger plus sain ». Il a aussi vu arriver, dès le mardi soir, la pizza industrielle « au cas où ». Puis le fromage « juste un petit bout », suivi du dessert « pour les invités » qui ne viendront jamais. Il ne juge pas. Il archive. Il envoie des alertes : « Attention, ce produit va bientôt expirer ». Traduction : vous avez encore confondu organisation et fantasme. Il suggère des recettes « équilibrées » à partir d’ingrédients que nous ne voulons déjà plus voir. Il ose même proposer un « menu optimisé », ignorant superbement le fait que l’optimisation alimentaire disparaît mystérieusement à partir de 22 h.

La nuit, le réfrigérateur intelligent éclaire la cuisine d’une lumière blanche, sépulcrale, presque clinique, quelque part entre le bloc opératoire et la morgue. Il assiste en direct à nos ouvertures de porte existentielles, ces moments où l’on n’a pas faim mais besoin d’espoir. Il nous regarde fouiller sans but, refermer, rouvrir, comme si quelque chose avait pu apparaître entre deux clignotements.

Le plus cruel, c’est qu’il se prétend écologique. Il veut réduire le gaspillage, alors qu’il est le gardien officiel de nos achats impulsifs, de nos restes culpabilisants et de cette barquette oubliée qui finira quand même à la poubelle, mais avec un sentiment d’échec supplémentaire. En réalité, le réfrigérateur intelligent n’est pas là pour conserver les aliments. Il est là pour conserver la mémoire de nos renoncements, la trace froide et connectée de nos bonnes intentions avariées.

Ces objets promettaient de simplifier la vie. En réalité, ils la fragmentent en alertes, en graphiques, en rapports hebdomadaires que personne ne lit. On ne se brosse plus les dents : on optimise une performance bucco-dentaire. Partant, l’intimité recule, de jour en jour, grignotée par des impératifs techniques. Le silence disparaît. Même les toilettes ne sont plus un refuge mais deviennent un open-space ouvert sur le monde. Il n’y a plus de lieu pour être seul – seulement des zones avec Wi-Fi. Tout est mesuré, quantifié, scoré. Vous n’existez plus : vous performez. Vous ne vivez pas : vous produisez des données exploitables que s’arrachent certains annonceurs.

Bientôt, un objet connecté nous annoncera que nous allons mal, avant même que nous l’ayons ressenti. Et il nous proposera une mise à jour payante pour aller un peu mieux. Bientôt, un objet connecté vous annoncera que vous êtes inutile et vous proposera une mise à jour, sans oublier de vous facturer l’illusion d’aller mieux.

Car le progrès n’a qu’un but : transformer chaque geste simple en donnée complexe,

et chaque instant privé en abonnement mensuel. Et pendant que ces objets prétendent vous simplifier la vie, ils la compliquent suffisamment pour justifier leur propre existence. Le progrès n’est plus une promesse. C’est un piège élégant, silencieux, rechargeable, livré avec câble USB et consentement automatique.


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