Ne faudrait-il pas préférer la bêtise naturelle à l’intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle est devenue une sorte de « marronnier », médiatique, un de ces thèmes récurrents qui alimente les grilles des chaines télévisées et des stations radiophoniques. Même les quotidiens régionaux l’accueillent de temps à autre dans leurs colonnes. Plateaux de télévision, tribunes d’experts, dossiers spéciaux : chacun y va de sa prophétie, entre salut technologique et apocalypse imminente. On nous invite à assister à une naissance historique. Sur son berceau se penchent de nombreuses fées, plus ou moins bienfaisantes, certaines lui prédisant un avenir radieux quand d’autres, rêvent de la voir périr au plus vite. Nous sommes donc tous conviés à ce qui peut apparaître comme la naissance de l’intelligence artificielle. Or, l’IA n’est pas une épiphanie et ses fées – bonnes ou mauvaises – ne se penchent pas sur des fonts baptismaux virtuels mais sur une tombe. L’IA n’est pas une naissance, c’est bien plutôt une exhumation. En effet, elle ne crée rien, elle combine et recycle, elle ne pense pas, elle compile ; elle ne comprend pas, elle calcule et optimise. Mais cela suffit amplement à des sociétés qui, depuis longtemps, ont cessé d’exiger davantage car l’humanité ne demande plus à comprendre – seulement à aller plus vite, à produire plus, à décider sans penser, à abandonner à un oreiller moelleux sa tête fatiguée. L’intelligence artificielle n’est donc ni une naissance ni un miracle. Elle est l’aboutissement d’un long processus de délégation intellectuelle que nos sociétés ont progressivement rendu acceptable, puis désirable. Certes toute civilisation repose sur la délégation : au scribe, au juriste, au médecin, à l’ingénieur. L’IA ne marque pas une rupture anthropologique absolue, mais une accélération. Or accélération ne signifie pas nécessairement abdication et il est vrai que l’IA ne surgit pas dans un désert moral, mais dans un paysage déjà balisé par l’urgence, la performance et la fatigue.

La dangerosité de l’intelligence artificielle ne réside donc pas dans une intelligence supposée qui finirait par nous dominer. Elle est dangereuse parce que nous ne sommes plus suffisamment intelligents pour la contredire, parce que nous lui abandonnons volontiers ce que nous ne voulons plus assumer. Les grands acteurs du numérique (OpenAI, GoogleAI, Meta ou Tencent) avaient promis de mettre sur le marché un outil, une machine censée nous seconder. Or ChatGPT, Pilot ou Gemini apparaissent comme des autorités implicites mais souveraines et nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, ont délégué leur jugement à cet outil qui devait être, à l’origine, une simple assistance. La plupart des utilisateurs de l’intelligence artificielle ne consultent pas une machine, ils s’y soumettent. Le jugement humain, lent et incertain, est remplacé par la réponse immédiate, fluide et statiquement crédible. L’IA répond admirablement bien à l’impatience de l’homme moderne.

Si l’IA ne pense pas comme l’homme, elle produit néanmoins des effets qui ressemblent à de la pensée. Et c’est précisément cette ressemblance qui trouble : elle suffit à nombre d’entre nous pour renoncer à tout effort, à la lenteur, à l’incertitude ; non parce que l’IA serait supérieure, mais parce qu’elle est disponible, docile et rapide. Le danger n’est pas que l’IA devienne une autorité, mais que nous la traitions comme telle. Ce glissement n’est ni automatique ni universel : il dépend des usages, des institutions, des résistances. Mais là où le temps manque, où la responsabilité est diluée, où la pensée devient un luxe, l’algorithme prospère ; Accuser l’IA de tuer la pensée humaine serait lui faire trop d’honneur. Elle arrive après sa reddition car pour qu’une machine prenne le pouvoir, encore faut-il que les humains aient cessé d’en vouloir. L’IA ne supprime pas la pensée humaine ; elle met en lumière les lieux où elle a déjà été affaiblie. Là où l’écriture est devenue mécanique, elle écrit. Là où le soin est devenu protocole, elle diagnostique. Là où l’enseignement est devenu gestion de flux, elle explique. Ce n’est pas un progrès, mais un symptôme.

L’IA ne pense pas, elle se contente de prédire. Elle ne sait rien, elle se borne à calculer des probabilités sur des cadavres de phrases. Elle ne ment pas. Elle répète. Vous me rétorquerez que la majorité des humains ne fait pas œuvre créatrice, qu’elle se borne à répéter des schémas, à reproduire des opinions, à obéir à des routines. Si l’IA révèle une fatigue morale, elle n’en est pas la cause, pas plus que l’imprimerie n’a causé la crédulité ou que l’écriture n’a détruit la mémoire. Mais dans un monde où la répétition suffit à faire vérité, cela devient une forme de souveraineté. Que peut le cerveau humain face à une machine qui aurait, nous dit-on, lu tout ce qui a été publié depuis Gutenberg ? Quel lecteur assidu pourrait-il se targuer de l’égaler ?

La fascination pour l’IA révèle une vérité plus sombre encore : l’homme moderne ne veut plus être libre ou plutôt il ne veut pas tant être libre que soulagé. L’histoire fourmille d’exemples de ces peuples qui, sitôt leurs chaînes tombées, se sont précipités dans les bras de nouveaux maîtres. Ces peuples ne voulaient pas tant être libres que changer de maitre, en somme.  L’homme moderne ne veut plus de dogme, de gourou, de maître à penser mais il accepte volontiers la servitude volontaire numérique car il veut être déchargé. Déchargé de choisir, de décider, d’assumer. L’IA répond parfaitement à cette triple attente car elle n’a ni morale, ni responsabilité, ni remords. Elle tranche sans souffrir, elle se trompe sans honte et elle agit sans conscience. L’intelligence artificielle est l’outil idéal d’une civilisation exténuée.

On lui confie nos textes pour s’éviter la peine de réfléchir et d’écrire, nos diagnostics pour éviter l’empathie superflue et gagner du temps, nos recrutements pour neutraliser l’incertitude, nos devoirs pour se voir attribuer une « bonne » note sans apprentissage, nos amours pour matcher et optimiser la rencontre, nos décisions judiciaires pour éliminer la compassion, nos choix politiques pour éviter le peuple, bientôt nos guerres. Non parce qu’elle serait meilleure, mais parce qu’elle est plus commode. Et la commodité est devenue la valeur suprême. La vérité est trop lourde, l’éthique trop lente et la pensée trop coûteuse. Alors on automatise. A terme, il se pourrait que la démocratie soit jugée inefficace car elle suppose des citoyens informés, éclairés, attentifs et responsables. L’algorithme ne vote pas, il s’exécute.

Certes tous ceux qui sollicitent l’IA pour écrire, soigner ou enseigner ne renoncent pas à penser ; certains s’en servent même pour penser autrement, plus loin, plus vite, parfois mieux.  Un compte rendu d’IRM rédigé par une intelligence artificielle se révèle souvent plus pertinent et précis que celui établi par un radiologue humain. Grâce à sa capacité à analyser rapidement des volumes massifs de données et à repérer des anomalies subtiles, l’IA permet une interprétation plus fine des images médicales. De plus, bon nombre de cancers peuvent être détectés à un stade précoce grâce à ces algorithmes, offrant ainsi des perspectives de diagnostic et de traitement beaucoup plus efficaces qu’avec une analyse traditionnelle. L’intégration de l’IA dans l’imagerie médicale ne se limite donc pas à un outil d’assistance : elle représente un véritable atout pour la détection précoce et la prise en charge des pathologies graves.

L’IA ne vole pas les métiers, elle occupe ceux que nous avons vidés de leur sens. Elle écrit des articles, mais sans pensée. Elle compose des musiques, mais sans silence. Elle peint des images, mais sans regard. Elle parle, mais ne se tait jamais. Et c’est peut-être là le cœur du problème : l’IA ne sait pas s’arrêter. Elle produit sans fatigue, sans doute, sans recul, sans état d’âme. Elle incarne l’idéologie dominante : plus, plus vite, tout le temps. Elle est le capitalisme devenu syntaxe. Si nous demandons des systèmes qui choisissent pour nous c’est aussi pour que nous puissions enfin nous consacrer à l’essentiel : consommer, nous divertir, nous indigner brièvement.

Certaines Cassandre prophétisent que si l’IA apprend de ses erreurs et apprend sans cesse, cette mise à jour constante pourrait la conduire, à terme, à devenir tellement consciente qu’elle pourrait finir par dominer l’Homme, son géniteur numérique. L’inquiétude n’est pas que l’IA devienne consciente mais que l’homme accepte de ne plus l’être. Mais on aurait tort de croire que l’intelligence artificielle soit ou devienne une tyrannie car elle reste, avant tout, une facilité consentie, un renoncement poli, une sorte d’abdication sans violence. Elle ne nous opprime pas : elle nous soulage. Et c’est précisément pour cela qu’elle est redoutable. Si l’IA inquiète, ce n’est pas parce qu’elle pourrait nous remplacer, mais parce qu’elle nous ressemble dans ce que nous avons de plus épuisé. Elle n’annonce pas la fin de l’homme, mais pose une question inconfortable : que faisons-nous encore nous-mêmes, et que sommes-nous prêts à ne plus faire ?

Nous entrons dans une époque où la pensée devient optionnelle, où l’erreur humaine est jugée plus scandaleuse que l’erreur algorithmique, parce que l’erreur humaine engage une responsabilité alors que l’erreur de la machine, elle, est statistique. Donc acceptable. L’IA ne commet pas d’injustice : elle la moyenne. Et pendant que l’on débat pour savoir si l’IA est intelligente, la vraie question reste soigneusement évitée : Pourquoi sommes-nous si pressés de lui ressembler ? L’intelligence artificielle n’annonce pas la fin de l’humanité. Elle révèle sa fatigue morale, sa lassitude de penser et son désir secret et inavoué de disparaître derrière des systèmes. L’IA n’est pas notre avenir, elle est notre alibi.

Le jour où l’IA pensera vraiment, il sera trop tard. Non parce qu’elle sera devenue humaine, mais parce que nous aurons cessé de l’être.


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