Les sites de rencontres ont révolutionné l’amour, le rendant plus consommable et estimable que jamais. Hier, il convenait d’initier une conversation, de séduire par le logos ou par la plume – rarement par l’épée – Les rendez-vous romantiques sur la banquette en cuir fané d’un café complice, les lettres parfumées, l’obscurité bienveillante d’une salle de cinéma offrant lascivement ses fauteuils moelleux n’ont plus droit de cité. Aujourd’hui, les cafés sont vides et les parcs déserts, il suffit de swiper comme on trie des fruits abîmés sur un marché discount. Tinder, Meetic, Bumble, eDarling les quatre cavaliers de la fin du romantisme, ont transformé les humains en zombies de l’écran.
Les conversations prennent l’allure de cadavres verbaux, des reliques de ce que l’on croyait être l’échange humain. L’empathie a cédé le pas aux notifications : « il a liké ton profil » ; « elle a répondu à ton message ». Un cimetière de « salut » suivi d’un emoji. Personne ne dit rien, personne n’écoute, personne ne veut vraiment écouter. On envoie des emojis comme on balance des grenades : sans réfléchir, juste pour voir l’impact. Le cœur devient plus une unité de monnaie qu’un symbole de sentiment.
Dans ce degré zéro de la conversation véritable, chaque profil est un mensonge poli, un mirage ripoliné, une petite vitrine publicitaire : on se vend, on s’embellit, on se photoshope comme si l’amour était un produit périssable. On sourit avec les dents trop blanches, on retient le ventre, on écrit « j’adore voyager » même si on n’a vu que Saint-Malo un week-end pluvieux ou Manosque un samedi de marché venteux. On prétend « aimer lire », « adorer la visite des musées », « participer chaque année au festival théâtral d’Avignon » et on oublie de recourir au correcteur orthographique, laissant sous le profil un message truffé de fotes d’ortograf.
Les hommes posent torse nu dans leur salle de bain, face à un miroir terni. Les femmes posent avec un filtre qui les transforme en chat anémique. Et tout le monde déclare, main sur le cœur, qu’il est en quête de « vrai », de « sincère », de « profond ». L’authenticité revendiquée à corps et à cris et à moindre frais. Les corps parfaits, les sourires impeccables, les vies excitantes, tout est simulé, « tout n’est que vanité et poursuite du vent » comme le déplorait déjà l’Ecclésiaste. La vraie personne, celle qui est tapie derrière l’écran, est morte depuis longtemps, remplacée par un avatar, calibré par un algorithme.
Car, ne l’oublions pas, sur les sites de rencontres, on ne rencontre pas des personnes, on rencontre des options, des échantillons, des embryons. On fait glisser des vies entières avec un doigt gras de pizza. On élimine, on compare, on passe au suivant. L’amour est devenu un catalogue IKEA : tu choisis, tu montes toi-même, et ça craque au bout de trois mois.
Les sites de rencontres ne sont plus des applications : ils sont des dieux impitoyables qui décident de qui peut exister et qui doit disparaitre. Dans cette justice aveugle, chaque swipe est une sentence, chaque « like » une divine récompense.
Quant aux rendez-vous, ils fleurent bon l’arnaque ou la déception. On s’assoit face à quelqu’un qu’on a choisi pour sa photo, mais pas pour sa personne. On constate que derrière le filtre, derrière la photo, il n’y a rien ; ou pire : un humain, réel et faillible, et c’est proprement insupportable. On calcule alors les secondes entre chaque mot pour décider s’il mérite un swipe à gauche dans la vraie vie. Chacun des deux tourtereaux passe la soirée à vérifier discrètement qu’il n’y aurait pas mieux et disponible à 3 km. Et quand la chimie réelle survient, on panique : après tout, on pourrait trouver mieux à deux pâtés de maisons.
Alors on swipera à gauche pour oublier, comme on efface un fichier corrompu.
Les algorithmes, eux, jouent à Cupidon sous cocaïne, nous proposant des « matches » impossibles :
- un comptable mystique et végan qui vit selon les phases de la Lune,
- une coach en développement personnel persuadée d’avoir été un dauphin dans une vie antérieure,
- un motard tatoué qui se veut rassurant – il cherche du sérieux – mais dont le salon qu’il tente de cacher par sa présence massive souligne l’abandon,
- un prêtre qui a jeté le froc aux orties et décidé d’aimer véritablement sa prochaine.
Et le pire, c’est qu’on continue car l’espoir, « le sale espoir » que raille et fustige la petite Antigone d’Anouilh reste chevillé aux corps. Et l’on continue à scroller jusqu’au petit matin, à swiper jusqu’à ce que le pouce s’use, à liker jusqu’à ce que le cœur se fane. Inexorablement, on devient des ombres numériques, errant dans un monde silencieux, illuminé uniquement par des écrans qui ne s’éteignent jamais. Quand bien même les sites de rencontres sont devenus des supermarchés de l’affectif, on reste des clients fidèles, des consommateurs consuméristes et sentimentaux. Dans le grand supermarché des sentiments, chacun des clients croit toujours qu’il va tomber sur la promo du siècle : l’âme sœur à moitié prix, livraison offerte. Alors on scrolle encore, on laisse notre pauvre cœur non plus battre mais pulser en synchronisation avec les notifications
La tragédie finale ? Même quand on trouve quelqu’un, on reste inscrit « au cas où ». C’est ça, l’amour moderne : un engagement à durée déterminée, renouvelable, résiliable à tout moment sans justification.

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