Depuis que la chirurgie esthétique a le vent en poupe, la France découvrirait presque un nouveau mal national : la disparition du dermatologue, chassé à coups de scalpels dorés et de seringues botoxées. Autrefois, le dermatologue soignait l’eczéma du peuple, la verrue du travailleur et le psoriasis du brave contribuable.
Aujourd’hui, il rehausse la fesse molle, repulpe la lèvre, gonfle la poitrine ou chasse la ride comme d’autres traquaient le loup : avec détermination, lumière froide et facturation chaleureuse. Résultat ? Pour un grain de beauté suspect, il faut désormais attendre… trois saisons complètes, deux réformes de la Sécurité sociale et un alignement favorable de Mercure. Mais pour lisser un front pourtant innocent de toute ride, le spécialiste est disponible dès demain, café offert, musique d’ambiance et miroir grossissant en prime. La dermatologie ressemble de plus en plus à un supermarché. Le rayon « cancers de la peau » est en rupture de stock mais les rayons « pommettes rebondies » ou « fessier prometteur » est ouvert 24 / 24. Certains murmurent qu’à ce rythme, on ne mourra plus de mélanome, faute de rendez-vous, mais parfaitement repassé pour l’enterrement. La médecine progresse : on ne guérit plus, on lisse.
Situation d’urgence : le bouton peut attendre, la ride non.
En France, le système de santé est exsangue, à genoux, sur les rotules et aurait besoin de bons rhumatologues. Non pas à cause des urgences saturées, non. Le vrai tsunami sanitaire, c’est la ride du lion, cette catastrophe cutanée qui frappe les fronts dès 38 ans avec une violence inouïe. Les dermatologues, autrefois médecins du corps malade, sont devenus esthéticiens du désespoir bourgeois. Ils ne traquent plus le cancer de la peau, mais la moindre trace de vécu. Avoir un mélanome ?. Prenez rendez-vous, mais je n’ai aucun créneau avant mars 2028. Avoir un léger affaissement de la paupière ? – « Venez tout de suite, on a annulé un pauvre qui toussait et se grattait avec une énergie fétide ». La salle d’attente est désormais un showroom : un mur de visages tirés, des peaux figées, des sourires sous vide. On n’y souffre plus, on y enfle, on y gonfle, on veut se faire les lèvres ou les fesses aussi grosses que celles de la grenouille du bon La Fontaine (qui n’avait rien de bon, je vous assure). Le serment d’Hippocrate a été modernisé : « Je promets de soulager la souffrance… surtout si elle est esthétique, et solvable. » Pendant que le peuple gratte ses plaques d’eczéma en silence, l’élite lisse son ennui à 400 euros la seringue. Bientôt, il n’y aura plus de dermatologues dans les hôpitaux, uniquement dans les vitrines. Et on ne mourra plus ridé. Seulement non ausculté.
La France sans dermatologues, mais sans rides
La nation peut dormir tranquille : les rides sont sous contrôle. Pour le reste – cancers de la peau, lésions suspectes, brûlures inquiétantes- prière de rappeler… en 2031. Le dermatologue moderne n’examine plus : il sculpte. Il ne diagnostique plus : il injecte. Il ne soigne plus : il gonfle. L’hôpital public tombe en miettes, mais le cabinet esthétique, lui, prospère : marbre blanc, fontaine zen, parfum d’eucalyptus ou d’ylang ylang, et carte bleue platinée et triomphante. Le patient d’autrefois disait : « Docteur, quelque chose ne va pas. » Le client d’aujourd’hui dit : « Docteur, je veux avoir l’air de ne jamais avoir vécu. » Les urgences dermatologiques ? Un concept vintage. Comme les téléphones à fil ou le respect pour les médecins qui soignent. La médecine est devenue un salon de beauté avec diplôme. On n’y cherche plus la tumeur, on traque la fatigue. On n’y sauve plus la vie, on prolonge l’illusion. Bientôt, il n’y aura plus de médecins dans les hôpitaux, mais seulement des artistes en seringues. Et dans les cimetières, des cadavres parfaits, lisses comme des discours de politiciens.
Priorité nationale : sauver les joues, pas les gens
La France a fait un choix. Entre dépister un cancer et repulper une pommette, elle a tranché : la pommette ou la fossette. Les dermatologues sont devenus l’élite du futile. Ils ne voient plus des patients, ils voient des surfaces à corriger. Ils ne traitent plus des maladies, ils chassent le temps – cet obscur et sournois « ennemi qui nous ronge le cœur », comme aimait à le qualifier Baudelaire. Le mélanome peut attendre. Il est invisible. La ride, elle, est visible, barrant le visage de son sillon disgracieux. C’est une urgence républicaine. Les cabinets débordent de visages figés, de fronts sous silicone, de bouches sous pression. On n’y entend plus les gémissements de la douleur, seulement le doux « clic » du terminal de paiement. Pendant que les hôpitaux ferment des lits, on ouvre des sillons d’acide hyaluronique. Pendant que les patients attendent, on remplit. Le serment d’Hippocrate s’est transformé en contrat de prestation premium : « Je jure de faire disparaître ce qui dérange l’œil, même si cela ne menace pas la vie. » Nous vivons dans un monde qui préfère une peau lisse à un corps vivant. Un pays où l’on meurt propre. Sans rides. Sans diagnostic.
Narcisse au miroir de la médecine dermatologique
La France ne soigne plus. Elle polit. Dans les hôpitaux, on ferme des services. Dans les cabinets esthétiques, on ouvre des flacons. Le dermatologue n’est plus un médecin. C’est un restaurateur de façades. Le cancer avance en silence et dans l’ombre, tapi dans un réseau cellulaire inextricable. La ride hurle, elle. On ne cherche plus la cause. On corrige l’apparence. Aux guichets de l’espoir et de la guérison, il n’y a plus de files d’attente. Les salles d’attente n’accueillent que d’impatients patients désireux de plaire. Les gants sont en latex. Les âmes en plastique. Le peuple gratte. La bourgeoisie injecte. La peau est devenue un territoire de luxe. La maladie, un défaut secondaire, frappant surtout ces « salauds de pauvres ». On dira plus tard : « Ils n’ont pas manqué de médecins. Ils ont manqué de priorités. »

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