Parfois, la politique ressemble à un numéro de prestidigitation où la main droite agite très fort un drame lointain pendant que la main gauche fait disparaître celui qui vient d’avoir lieu sous nos yeux. Invité à commenter la mort d’Alex Pretti, abattu par des membres de la police de l’immigration à Minneapolis, Éric Ciotti a ainsi dégainé l’expression magique « faits regrettables », formule en mousse expansée qui permet d’absorber n’importe quelle tragédie sans que rien ne déborde. A peine la phrase posée, la scène change de décor et nous voilà propulsés en Iran, avec ses dizaines de milliers de morts, brandis comme un argument massue destiné non pas à éclairer, mais à relativiser, à diluer, à suggérer que l’indignation serait une ressource rare qu’il faudrait rationner comme l’eau en période de sécheresse – et il est expert en la matière le député provençal.
Le procédé est fascinant, car il ne nie rien ouvertement, il ne conteste pas frontalement la gravité des faits, il se contente de hiérarchiser les morts comme on classe des dossiers en urgence et en non-urgence. Deux personnes abattues lors d’une opération policière deviennent un sujet presque secondaire face à un chiffre colossal invoqué à des milliers de kilomètres. L’émotion serait donc coupable de myopie, la compassion suspecte de provincialisme, et la presse sommée d’adopter une vue satellitaire permanente, sous peine d’être accusée de regarder au mauvais endroit. À ce compte-là, plus aucun drame local ne mérite d’être discuté tant qu’il existe quelque part sur la planète une tragédie plus vaste, ce qui offre un avantage considérable à tout pouvoir, puisqu’il suffit de pointer un horizon plus sanglant pour faire taire les questions embarrassantes.
Ce tour de passe-passe révèle surtout un malaise politique bien précis. Pendant des années, une partie de l’extrême droite française a présenté Donald Trump comme un modèle d’autorité, de fermeté, de lucidité civilisationnelle, bref comme une sorte de coach en testostérone pour démocraties fatiguées. Lorsque des opérations de cette politique produisent des morts qui choquent l’opinion, la condamnation nette devient soudain un exercice périlleux, presque un acte de trahison idéologique. On déplore donc, on soupire, on trouve cela regrettable, mais on s’empresse de rappeler que le président américain applique le mandat que les électeurs lui ont donné, comme si le suffrage universel avait le pouvoir mystérieux de transformer chaque méthode en détail technique.
Le même embarras transparaît chez d’autres figures du même courant, qui évoquent des « accidents malheureux » ou une « bataille politique », et invoquent la présomption de légitime défense comme une couverture thermique jetée sur l’ensemble de la situation. Les explications qui incriminent des militants trop zélés, l’ambiance, le chaos, tout sauf les pratiques mêmes de cette police controversée, finissent par dessiner un récit où la responsabilité se dissout dans le décor. L’institution, elle, reste hors champ, comme un monument qu’il serait inconvenant de photographier sous un angle défavorable.
Le plus ironique tient dans la comparaison permanente avec les régimes autoritaires que ces mêmes responsables dénoncent avec vigueur. Là-bas, la répression prouve la nature du système, ici elle ne prouve jamais rien, elle ne fait que témoigner de la difficulté du terrain. Là-bas, les chiffres sont des preuves, ici ils deviennent des prétextes à détourner le regard. Cette gymnastique morale permet de conserver l’indignation intacte pour l’exportation, tout en pratiquant une forme de franchise de compassion à l’intérieur du camp que l’on estime légitime.
Or un État de droit ne se grandit pas en expliquant que d’autres font pire, pas plus qu’un médecin ne rassure un patient en lui montrant les bilans sanguins d’un voisin encore plus mal en point. La question n’est pas de comparer les tragédies comme des scores, mais de savoir si l’on accepte que l’action publique, surtout lorsqu’elle touche à la vie et à la mort, puisse être interrogée sans que cela soit vécu comme une agression idéologique. A force de brandir les morts d’ailleurs pour atténuer ceux d’ici, on finit par donner l’étrange impression que certaines vies servent surtout d’arguments, et que le véritable débat ne porte pas sur la justice, mais sur le confort politique de ceux qui parlent.

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