Le masculinisme, ou l’art délicat de se sentir opprimé quand on tient encore la télécommande

Depuis quelques années, pendant que certaines femmes racontent calmement – ou rageusement – des siècles de silences forcés, une étrange créature sociale est sortie de sa tanière numérique : le masculiniste offensé. Il ne réclame ni pain ni justice sociale, il réclame surtout qu’on lui rende le droit sacré d’être tranquille sans qu’on vienne lui parler de consentement, de respect ou de pouvoir. Le pauvre homme moderne, autrefois roi de la blague grasse et du commentaire de bureau, se découvre soudain martyr d’une époque qui lui demande simplement de se comporter comme un adulte civilisé.

Le plus fascinant, dans cette poussée de fièvre viriliste, c’est sa posture victimaire. A écouter ces chevaliers du ressentiment, on croirait que l’histoire de l’humanité est une longue suite d’humiliations infligées aux hommes, contraints pendant des millénaires de veiller aux barbecues du dimanche, de diriger les États, les armées, les entreprises, les Églises et les couples dans une souffrance indicible. Aujourd’hui, ils vivent une tragédie sans nom : ils doivent réfléchir avant de parler, et certaines femmes osent dire non sans sourire en plus.

Le masculinisme se présente comme une pensée, mais il fonctionne surtout comme un réflexe. Réflexe pavlovien à chaque dénonciation de violence : « Et les hommes alors ? », réflexe épidermique à chaque avancée pour l’égalité : « On ne peut plus rien dire », réflexe dramatique à chaque remise en cause d’un privilège : « C’est une chasse aux sorcières ». Ce n’est pas une idéologie, c’est un bouton « panique » avec connexion Wi-Fi.

Face à #MeToo, qui parle d’agressions, de peur réelle, de harcèlement, d’abus de pouvoir bien réels, le masculinisme répond avec l’arme lourde de la mauvaise foi. Là où certaines racontent des traumatismes, lui raconte la disparition tragique du compliment lourd et du regard qui déshabille. Il évoque d’une voix tremblante l’époque héroïque où l’on pouvait commenter un décolleté comme on parle de la météo, cette civilisation raffinée disparue avec les dinosaures et les fax. Pour lui, le respect est une censure, et la décence, une dictature. Là où l’on évoque la peur dans la rue, il pleure la mort du « c’était pour rire ». Il transforme une demande de dignité en attaque personnelle, comme si le respect était une taxe injuste prélevée sur sa liberté d’importuner

Le plus ironique reste que ce mouvement, qui se prétend défenseur de « la nature masculine », propose en réalité une vision minuscule de l’homme. Selon lui, l’homme serait un être incapable de maîtriser ses pulsions, allergique à l’empathie et menacé psychologiquement par le mot « consentement ». Autrement dit, il dresse de l’homme un portrait que même un misogyne du 19ème siècle – mais aussi de l’arrondissement parisien – aurait trouvé un peu insultant.

Pendant ce temps, la majorité silencieuse des hommes accomplit une petite révolution : elle s’adapte, elle écoute, elle apprend, elle se trompe parfois, elle corrige, elle avance. Elle prouve chaque jour que la virilité ne meurt pas quand on ajoute du respect, elle devient simplement moins ridicule. Mais ça, évidemment, c’est beaucoup moins spectaculaire que de hurler à la fin de la civilisation depuis un canapé en sirotant sa troisième canette de bière et en visionnant sa deuxième vidéo complotiste.

Le masculinisme n’est donc pas la révolte des hommes, c’est la crispation de quelques-uns face à la fin de l’impunité sociale. Ce n’est pas une contre-révolution, c’est une bouderie géante avec arguments en mousse. Et comme toutes les bouderies, elle fait beaucoup de bruit, beaucoup de grimaces… mais elle finit toujours par passer quand le monde continue d’avancer sans elle.


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