La Belgique ou l’élégance de regarder l’existence sans détourner les yeux.

Il existe, au cœur de l’Europe, un pays qui semble avoir lu la condition humaine comme on lit un vieux roman russe, c’est-à-dire sans sauter les pages sombres et sans refermer le livre dès que surgissent la maladie, le désir tardif ou la perspective de la mort, et ce pays s’appelle la Belgique, dont le génie discret consiste à traiter les abîmes de l’existence avec une gravité souriante qui évoque un notaire philosophe ayant longuement fréquenté les bistrots enfumés de Bruges et Gand.

Lorsque tant de nations préfèrent envelopper la fin de vie dans un brouillard d’incantations, de tabous et de grandes phrases tragiques qui sonnent comme des orgues mal accordés, la Belgique, avec un calme presque déconcertant, a choisi d’affronter la question comme un médecin attentif et comme un juriste scrupuleux, en organisant un cadre légal pour l’aide active à mourir, non pas afin de célébrer la mort, mais afin d’éviter que la souffrance ne devienne une prison dont la clé serait jetée par pudeur collective. Cette approche, qui pourrait sembler austère, possède pourtant une forme d’humanité lumineuse, car elle reconnaît que la dignité d’une personne ne se dissout pas dans la douleur comme un sucre dans un café trop chaud, mais qu’elle demeure jusqu’au dernier battement, exigeante et souveraine.

A ce point de la réflexion, l’ombre tendre de Jacques Brel traverse l’esprit, et l’on croit entendre, dans un coin de mémoire, la voix du Moribond, où l’adieu se fait presque convivial, comme si la mort elle-même devait patienter pendant que l’on règle encore quelques comptes affectueux, tandis que résonne aussi Les Vieux, cette plainte douce-amère qui rappelle que la vieillesse n’est pas un désert, mais un paysage où les souvenirs bruissent plus fort que les pas.

Car voici l’autre audace belge, qui ferait pâlir d’indignation bien des vertus de façade : ce pays admet que le désir ne s’éteint pas à l’âge de la retraite comme une lampe que l’on débranche, et il a donc choisi d’encadrer légalement la prostitution ainsi que l’accompagnement sexuel, y compris pour des personnes âgées vivant en institution, reconnaissant ainsi que le besoin de contact, de tendresse, de plaisir, ne se laisse pas ranger dans un tiroir administratif sous prétexte que les cheveux blanchissent, que la démarche se fait hésitante et les fuites urinaires abondantes. Là où d’autres sociétés contemplent la sexualité des vieux comme on regarderait un fantôme malvenu, avec gêne et superstitions, la Belgique semble dire, avec un sérieux presque comique : il s’agit encore d’êtres humains, et non de statues qu’il faudrait couvrir d’un drap.

Ce réalisme pourrait paraître prosaïque, mais il possède une dimension presque poétique, car il relie le commencement et la fin de la vie par un même fil invisible, celui du corps sensible, vulnérable, demandeur de douceur, de sorte que l’existence entière ressemble moins à une ligne droite qu’à une grande phrase musicale, avec ses crescendos, ses silences et ses notes tenues jusqu’au bout du souffle. Ainsi, le pays de Brel agit comme un chef d’orchestre qui refuserait de supprimer les passages lents ou dissonants sous prétexte qu’ils dérangent l’oreille, et qui préférerait accorder chaque instrument, même fêlé, plutôt que d’imposer un silence hypocrite.

Il y a là un humour discret, presque britannique, mais trempé dans la bière trappiste, car il faut une certaine ironie pour admettre que l’être humain, créature prétendument rationnelle, passe sa vie à redouter deux choses inévitables, la mort et le désir, tout en organisant autour d’elles un théâtre d’ombres morales, alors qu’un peu de droit, un peu de soin et beaucoup de lucidité accomplissent souvent davantage que des discours enflammés. La Belgique, en somme, ne prétend pas résoudre le mystère de l’existence, mais elle s’efforce de ne pas y ajouter de cruauté inutile, et cette modestie pratique a parfois plus d’allure que les grandes tragédies nationales jouées à rideau ouvert.

Si l’on cherchait une métaphore, on pourrait dire que ce pays se comporte comme un hôte qui, voyant ses invités fatigués en fin de soirée, ne leur récite pas un sermon sur la noblesse de l’insomnie, mais leur propose une chaise, un verre d’eau et, s’ils le demandent, la porte de sortie, tout en admettant que certains, même à quatre-vingts ans, auront encore envie de danser un dernier morceau avant de partir.


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