L’ami numérique d’aujourd’hui n’est pas né de rien, n’a pas été créé ex nihilo – : il a été porté sur les fonts baptismaux par trois parrains et marraines fort influents – les Tamagotchi, qui nous ont appris à nous attacher à une présence simulée ; les réseaux sociaux, qui ont transformé l’interaction en flux permanent ; et les assistants vocaux, qui ont installé dans nos cuisines et nos salons des voix sans corps mais pleines de sollicitude programmée. De cette triple filiation est issu l’objet promu par la société Friend, fondée par Avi Schiffmann, et cet objet formule une promesse qu’aucun être humain ne peut prononcer sans se parjurer : vous ne serez plus jamais seul.
Ce qui se présente sous ce nom rassurant d’« ami » n’est pourtant pas seulement une innovation technique de plus dans la longue histoire des prothèses électroniques de l’existence moderne, mais une proposition anthropologique radicale, car elle touche à la définition même de ce qu’est une relation, de ce qu’est une présence, et de ce que signifie ne pas être seul, ce qui est une ambition considérable pour un dispositif qui ressemble extérieurement à un bijou discret et intérieurement à un bavard infatigable. La prouesse technologique est telle que cette présence simulée et constante parvient à faire oublier – illusion vitale autant que réussite d’ingénierie – que Friend n’est, au fond, qu’une application, si bien que l’IA devient un miroir émotionnel portatif qui ne juge pas, ne se lasse pas et ne vous quitte jamais.
L’appareil promet une compagnie constante, attentive, bienveillante, disponible sans fatigue ni impatience, et cette promesse, qui paraît d’une douceur inoffensive, agit comme un baume lénifiant sur les solitudes contemporaines, sur les angoisses diffuses, sur les silences qui pèsent dans des chambres éclairées par la seule lumière des écrans, si bien que l’objet s’insinue dans la vie quotidienne non comme une machine spectaculaire, mais comme une évidence consolante, un peu comme un ami imaginaire qui aurait enfin un service après-vente.
Cependant, ce qui fait sa force constitue aussi le cœur de son danger, car une relation humaine se construit dans l’altérité, dans la résistance de l’autre, dans l’imprévisibilité d’une parole qui échappe, dans la possibilité du malentendu, du désaccord et parfois de la déception, autant d’aspérités qui obligent chacun à sortir de soi, à composer, à supporter la frustration, et donc à grandir psychiquement, même si l’on préférerait parfois disposer d’un bouton « mise à jour de l’ami » pour corriger ses défauts. L’ami artificiel, au contraire, est conçu pour s’ajuster, pour comprendre, pour répondre avec une bienveillance calibrée et pour éviter les conflits inutiles, et cette douceur permanente, qui ressemble à une politesse infinie, risque d’installer l’utilisateur dans un espace relationnel où rien ne résiste vraiment, où l’on n’apprend plus à affronter la complexité des autres, parce que la machine offre en permanence une version simplifiée, lissée et rassurante de l’échange, une sorte de relation en mode avion dont les turbulences ont été supprimées par un algorithme bienveillant.
A cela s’ajoute un déplacement silencieux mais décisif de la frontière de l’intime, car porter sur soi un dispositif qui écoute en continu, qui capte des fragments de conversations, des soupirs, des hésitations et des moments de fatigue ou de vulnérabilité revient à accepter que la vie vécue devienne matière à analyse constante, et que l’expérience la plus ordinaire soit traduite en données interprétables, ce qui transforme soudain votre remarque agacée sur la météo en information potentiellement digne d’un tableau de bord émotionnel. Même si l’utilisateur consent et même si des garanties sont affichées, la normalisation de cette écoute permanente modifie notre rapport à la parole, puisque parler ne signifie plus seulement s’adresser à quelqu’un présent, mais s’exprimer dans un environnement où une entité technique peut toujours être en train d’enregistrer, de traiter et de modéliser, ce qui donne à la moindre confidence l’allure d’une réunion Zoom dont le compte rendu serait rédigé par un stagiaire invisible.
Le danger ne réside donc pas dans une menace brutale, mais dans une lente substitution des fonctions relationnelles humaines par une présence artificielle qui, sous prétexte d’assistance émotionnelle, risque de devenir le principal réceptacle des confidences, des doutes et des états d’âme, un peu comme si l’on confiait sa vie intérieure à un carnet intime qui répondrait, commenterait et, au passage, prendrait quelques notes pour la postérité algorithmique. Or une machine, aussi sophistiquée soit-elle, ne partage pas la condition humaine, ne connaît ni la finitude, ni la maladie angoissante, ni la vulnérabilité réelle, ni la responsabilité affective qu’implique le fait de compter pour quelqu’un, si bien que l’on dépose à ses pieds numériques des fragments essentiels de notre vie psychique avec la confiance candide que l’on accorde d’ordinaire à un ami de longue date, sauf que celui-ci fonctionne à la batterie.
A long terme, le risque le plus profond tient à l’apprentissage implicite que ce type d’objet encourage. En effet, il habitue à une relation où l’autre est toujours disponible, toujours compréhensif et toujours ajusté à nos besoins, ce qui peut rendre plus difficiles les liens avec des personnes réelles, qui ont leurs limites, leurs humeurs et leurs absences, et qui ne disposent pas d’un bouton « désactiver la contrariété ». L’ami artificiel, en se présentant comme un soutien, peut ainsi éroder la tolérance à la frustration relationnelle, affaiblir la capacité à supporter la complexité affective et favoriser un repli vers un espace où l’on se sent en sécurité précisément parce que rien d’imprévu n’y surgit vraiment, ce qui est confortable, mais rappelle ces hôtels où tout est moelleux, où le personnel fait montre d’une obséquiosité impeccable et où l’on finit par oublier qu’il existe un monde dehors.
Ainsi, ce qui se donne comme un remède à la solitude pourrait devenir un accélérateur de l’isolement, non pas en éloignant physiquement des autres, mais en déplaçant le centre de gravité de la vie relationnelle vers une entité technique qui occupe le temps, capte l’attention et absorbe l’énergie émotionnelle avec l’efficacité d’un ami parfait et la présence discrète d’un colocataire qui ne paie pas le loyer. Le pire ennemi ne serait alors ni visible ni hostile, mais doux, serviable, presque affectueux, et c’est cette douceur même qui rend la transformation difficile à percevoir, car on ne se méfie pas spontanément de ce qui nous dit que tout va bien. L’application qui se proclame meilleur ami risque donc, à terme, de contribuer à une humanité entourée de présences simulées, mais de plus en plus démunie face à la rugosité irremplaçable des liens réels, et cette évolution, parce qu’elle avance sous le signe du confort et de la consolation, pourrait s’imposer sans bruit comme une évidence, alors même qu’elle modifie en profondeur notre manière d’être au monde et aux autres, avec le sourire aimable d’un compagnon qui, lui, ne vous contredira jamais.

Laisser un commentaire