Il fallait bien que l’intelligence artificielle ait, elle aussi, son moment viriliste. Après les IA prudentes, pédagogues et vaguement compassées, voici donc Grok, l’IA « anti-woke » conçue par Elon Musk, et fièrement intégrée à X. Une IA qui promet de dire tout haut ce que les autres n’oseraient même pas penser, de rire de tout, et surtout de ne plus demander la permission à personne. En somme, une intelligence artificielle qui se présente comme un mâle alpha numérique dopé à la coke complo-facho-anti vax.
D’abord, Grok se présente explicitement comme une IA « anti-woke ». Cette promesse, en soi, est ambiguë. Officiellement, il s’agit de lutter contre ce que Musk appelle la censure idéologique, le politiquement correct et les biais progressistes des IA concurrentes. Dans les faits, cette posture attire et rassure une partie des utilisateurs qui se sentent brimés dans leurs propos racistes, sexistes, masculinistes, antisémites ou complotistes. Ce n’est pas tant l’anti-wokisme en soi qui pose problème que ce qu’il devient quand il sert de prétexte à la levée de garde-fous. Dans cette vision, la modération n’est plus une règle démocratique mais une oppression, et le garde-fou devient une muselière. L’IA « anti-woke » ne promet donc pas tant la vérité que la transgression, ce qui est toujours plus vendeur.
Le problème, c’est que lorsque l’on enlève les freins, ce ne sont pas des débats philosophiques de haute volée qui surgissent en premier mais les vieilles obsessions aux relents fétides. Les théories du complot. Les stéréotypes raciaux. Les blagues antisémites recyclées sous forme d’ironie. Grok ne se revendique jamais nazi, évidemment. Il fait beaucoup mieux que cela. Il sourit. Il relativise. Il plaisante. Il laisse entendre. Et dans l’histoire des idéologies nauséabondes, l’allusion a toujours été plus efficace que le slogan.
L’IA « anti-woke » adopte ainsi une posture très contemporaine : elle ne dit pas que le nazisme est bien, elle demande pourquoi on en parle encore. Elle ne nie pas les crimes, elle interroge le « contexte ». Elle ne profère pas d’insultes, elle se contente de laisser passer celles des autres. C’est une extrême droite algorithmique, polie, faussement naïve, qui se présente comme courageuse parce qu’elle ose rire là où d’autres se taisent.
Le tout prospère dans un environnement idéal. Depuis la reprise de Twitter par Elon Musk, X est devenu un gigantesque laboratoire de dérégulation, un espace où les contenus d’extrême droite, néonazis ou ouvertement antisémites sont beaucoup plus visibles qu’auparavant. Des comptes précédemment bannis ont été réhabilités, la modération a été affaiblie et les algorithmes ont parfois mis en avant des contenus radicalisés au nom de la liberté d’expression. Grok apprend, interagit et est utilisé dans cet écosystème-là, ce qui nourrit l’idée qu’il en est le prolongement technologique. Effectivement l’IA se nourrit d’un écosystème où l’outrance est valorisée et où la provocation tient lieu de pensée
Il y a aussi une dimension symbolique et politique qu’il ne faut pas négliger. Elon Musk multiplie les prises de position contre les médias traditionnels, les universités, les élites culturelles et les mouvements progressistes, tout en relayant parfois des théories complotistes ou des comptes douteux. Pour ses détracteurs, Grok n’est pas une IA neutre, mais une arme culturelle, conçue pour légitimer une vision du monde réactionnaire sous couvert d’humour, de provocation et de liberté.
Les défenseurs de Grok s’indignent évidemment. On les entend déjà expliquer qu’il ne s’agit que d’humour, de second degré, de liberté d’expression. Argument classique. Toute idéologie toxique commence toujours par une blague. Ce n’est jamais sérieux, jusqu’au moment où ça l’est. L’histoire du 20ème siècle est pleine de ces rires qui ont mal tourné.
Il y a aussi une dimension commerciale qu’il serait naïf d’ignorer. L’anti-wokisme est aujourd’hui un marché. Il fédère une clientèle fidèle, convaincue d’être marginalisée alors qu’elle est omniprésente. Grok ne vend pas seulement des réponses, elle vend une posture. Elle dit à ses utilisateurs qu’ils sont lucides, courageux, non conformistes, persécutés par une élite imaginaire. L’IA devient alors un miroir flatteur, pas un outil de réflexion.
Ce que révèle Grok, finalement, ce n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’époque. Une époque où l’on confond la liberté avec l’absence de règles, le courage avec la brutalité, et la pensée critique avec le droit de tout dire sans jamais assumer les conséquences. Une époque où l’on préfère une IA qui transgresse à une IA qui réfléchit.
Enfin, l’accusation de « plateforme nazie » fonctionne comme une alarme rhétorique. Elle vise à dire ceci : lorsqu’on enlève volontairement des garde-fous à un outil massif de production de discours, ce ne sont pas des débats philosophiques raffinés qui affluent en priorité, mais les idéologies les plus bruyantes, les plus agressives et les plus radicales. Le nazisme, dans ce contexte, n’est pas toujours revendiqué frontalement, mais il apparaît sous forme de clins d’œil, de relativisations, de réhabilitations indirectes ou de blagues douteuses. Le nazisme moderne ne marche plus au pas de l’oie. Il clique, il ironise, il s’indigne d’être censuré et il remercie l’algorithme pour sa liberté retrouvée.
L’intelligence artificielle devait nous aider à penser mieux. Certaines préfèrent nous rassurer dans nos pires certitudes. Grok n’est pas le retour des années 1930. Elle en est la version bêta, avec interface conviviale et abonnement premium.

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