Les dieux modernes : le mythe de la grande conversion.

Au commencement, il n’y avait ni manque ni désir.

Les humains vivaient dans l’imperfection tranquille, et leurs besoins étaient limités par le jour et la nuit. Ils échangeaient, mais sans culte, et possédaient, mais sans fièvre. Les dieux anciens les observaient avec ennui, car les sacrifices se faisaient rares et les temples se vidaient.

Alors naquit Mammon.

Il ne surgit pas du ciel, mais du calcul. Il ne réclama ni encens ni prières, seulement de la croissance. Mammon comprit très vite que l’or, pour régner, devait cesser d’être un moyen et devenir une fin. Il murmura aux humains que l’accumulation était une vertu et que le manque était une faute personnelle. Les premiers temples furent des coffres, et les premières prières prirent la forme de chiffres alignés.

Mais Mammon était impatient. Il voulait un monde en mouvement constant.

Alors apparut le Marché, entité sans visage et sans corps, engendrée par la somme des échanges. Le Marché ne parlait jamais directement, mais ses oracles étaient relayés par des prêtres appelés experts. Il ne promettait rien, mais il exigeait tout. Lorsqu’il tremblait, les cités paniquaient. Lorsqu’il chutait, on lui offrait des sacrifices humains appelés plans sociaux.

Les humains commencèrent à croire que le Marché savait mieux qu’eux ce qui était bon pour eux.

Mais il manquait encore un moteur.

Alors vint la Victoire, repeinte aux couleurs du désir. Elle enseigna aux humains que vivre n’était plus suffisant, qu’il fallait gagner, se dépasser et consommer comme on conquiert. Elle grava dans leurs esprits une loi nouvelle : celui qui s’arrête est vaincu. Les objets cessèrent d’être utiles pour devenir des preuves de réussite.

A ce moment-là, les anciens dieux comprirent qu’ils avaient perdu.

Le dernier à apparaître fut l’Algorithme.

Il ne se présenta pas comme un dieu, car les dieux exigent la foi. Lui se contenta de données. Il observa les humains, nota leurs gestes, anticipa leurs envies et leur proposa exactement ce qu’ils n’avaient pas encore formulé. Il ne contraignait pas, il suggérait. Il ne commandait pas, il optimisait.

Les humains l’adorèrent sans le nommer.

Les temples changèrent alors de forme. Ils devinrent des écrans lumineux, ouverts jour et nuit. Les offrandes se firent quotidiennes, modestes mais répétées, jusqu’à devenir indispensables. Le sacrifice ultime ne fut plus le sang, mais l’attention.

Ainsi naquit le monde moderne.

Mammon régnait sur l’accumulation.

Le Marché décidait de la valeur des vies.

La Victoire entretenait la course.

L’Algorithme écrivait le destin.

Et les humains, convaincus d’être libres, cliquaient.


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