La sécurité sociale est une bonne mère et pas seulement à Marseille

Il paraît que l’Etat, dans un élan de générosité quasi biblique, envisagerait de distribuer 250 € par enfant et par mois afin de relancer la natalité, comme on relance une vieille tondeuse récalcitrante, ou une vague relation perdue de vue depuis plus de trente ans. Un parfum de largesse soudaine flotte sur la République : voici donc l’Etat, tel un oncle prodigue mais endetté jusqu’au cou, qui miserait sur un virement mensuel pour réveiller la démographie française. Comme si le désir d’agrandir une famille relevait d’un programme de fidélité, une carte vitale à points cumulables, bébé offert au bout du troisième trimestre.

Car enfin, pourquoi s’embarrasser de politiques familiales complexes, de logements accessibles, de crèches en nombre suffisant ou de stabilité économique, quand une prime évoquant un abonnement Netflix peut suffire ? On imagine déjà les conversations domestiques :

  • « Chéri, et si on faisait un troisième enfant ? »
  • « Bonne idée, on pourra presque payer l’électricité. »

Chacun sait que faire un enfant n’est qu’une affaire de trésorerie immédiate. L’amour, la stabilité, le logement, l’école et l’avenir tiennent désormais dans une ligne de virement automatique. A quand le slogan : « Faites des enfants, la dette s’en charge » ?

Dans la même veine réformatrice, la rumeur d’un remboursement élargi des produits sans gluten, même pour des adultes dont l’intestin fonctionne encore sous garantie constructeur, prolonge cette nouvelle philosophie publique : gouverner, c’est subventionner tout ce qui passe à portée de décret. Pourquoi distinguer nécessité médicale et préférence alimentaire quand la dépense publique peut servir de nappage universel ?

Hier les médicaments, aujourd’hui les pâtes de riz, demain peut-être les macarons véganes pour cause de sensibilité émotionnelle au lactose. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas rembourser également :

  • les régimes détox post-fêtes,
  • les cures de jus de céleri anxieux,
  • les compléments miracles censés réparer des excès que nul n’a songé à éviter,

ou mieux encore, instaurer une A.C.M.D. (Allocation de Compensation des Mauvaises Décisions), versée dès la signature d’un crédit absurde, d’un abonnement inutile ou d’un vote enthousiaste regretté dès le lendemain ?

Dans cette Sécurité sociale nouvelle génération, attentive non plus seulement à la santé mais au confort existentiel du contribuable, on prendrait en charge :

  • les chaussettes dépareillées, fléau silencieux du quotidien moderne,
  • les batteries de télécommande, victimes collatérales de la transition numérique,
  • les cafés serrés nécessaires à la survie professionnelle,
  • les stylos mystérieusement évaporés dans les open spaces,
  • les week-ends ratés pour cause de météo dépressive,
  • les coïts interrompus pour cause d’appel téléphonique,
  • les relations sexuelles sans orgasme,
  • les orgasmes sans relations sexuelles,
  • les illusions perdues après lecture des programmes électoraux.

A ce rythme, la Sécurité sociale deviendrait le grand service après-vente de l’existence contemporaine : remboursement des soirées ennuyeuses, prise en charge des repas de famille interminables, allocation spéciale pour conversations gênantes avec son banquier. Avec remboursement intégral des promesses non tenues, franchise appliquée aux naïvetés persistantes et tiers payant pour indignation sélective.

Après tout, à force de vouloir corriger chaque micro-désagrément par un dispositif public, pourquoi ne pas instaurer un forfait désillusion citoyenne ?

Pendant ce temps, la dette publique, cette créature obèse que l’on nourrit avec une constance admirable, prospère dans un silence poli. Elle gonfle à chaque annonce généreuse comme un soufflé dont plus personne n’ose ouvrir la porte du four. On continue d’élargir, de compenser, d’indemniser, persuadé qu’un pays peut éternellement vivre à crédit dès lors que l’illusion est présentée avec suffisamment de gravité ministérielle.

Ainsi va la modernité politique : on ne réforme plus, on arrose ; on ne hiérarchise plus, on saupoudre ; on ne gouverne plus, on subventionne. Et chacun applaudit ce spectacle rassurant où l’argent public, pourtant inexistant, coule avec la fluidité d’un robinet qu’aucun contribuable ne semble jamais payer personnellement.

Jusqu’au jour, naturellement improbable, où la caisse affichera un fond si désespérément vide qu’il faudra bien rappeler cette vérité triviale : la solidarité nationale ne se fabrique ni par décret ni par effet d’annonce, mais repose sur la richesse réellement produite.

Mais d’ici là, réjouissons-nous. Réjouissons-nous de cette prouesse hexagonale consistant à perfectionner, année après année, le miracle économique perpétuel : ce modèle singulier où l’on distribue davantage que l’on ne possède, où la dépense précède la richesse avec une assurance tranquille, et où la gravité ministérielle tient lieu de garantie comptable. Tout se passe comme si la réalité budgétaire n’était qu’un détail technique, une contrariété passagère que l’on repousse à coups d’annonces généreuses et de promesses habillées de vertu sociale. La foi financière devient alors une esthétique, presque une poésie : il suffit d’y croire pour que les chiffres obéissent. Pourtant, derrière la liturgie des bonnes intentions, une évidence persiste, têtue, presque inconvenante : nul banquet ne se finance éternellement à crédit. Car, en dernière instance, seul un Messie peut nourrir les convives de nos dispendieuses noces de Cana.


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