Il faut avoir contemplé avec une certaine fascination ironique l’exode fiscal de ces prêtresses du placement de produit pour mesurer aujourd’hui la profondeur du retournement, car celles qui expliquaient hier, depuis leurs terrasses panoramiques suspendues au-dessus d’un désert climatisé, que la France n’était plus qu’un musée poussiéreux administré par des comptables soupçonneux, découvrent à présent que le pays qu’elles accablaient de sarcasmes et enveloppaient de leur mépris, conserve cette singulière faculté de devenir désirable précisément lorsqu’on s’en trouve privé. Elles avaient quitté la patrie comme on congédie une nourrice jugée trop exigeante, persuadées que le soleil permanent et la fiscalité allégée suffiraient à garantir le bonheur, et elles accompagnaient ce départ d’un discours où la République était réduite à une machine tatillonne dont il convenait de s’affranchir pour s’épanouir pleinement.
Depuis leurs salons immaculés, elles diffusaient à longueur de journée l’image d’une réussite prétendument affranchie de toute dette morale envers le pays qui les avait vues naître, grandir, étudier et prospérer, tandis que leurs visages, remodelés avec une application presque industrielle, semblaient vouloir illustrer physiquement cette fuite vers une perfection artificielle. Les fronts lissés par le Botox reflétaient la lumière des projecteurs comme des surfaces trop tendues pour frémir, les lèvres exagérément ourlées se gonflaient en moues perpétuelles d’étonnement étudié, les yeux étirés et les pommettes saillantes composaient un masque figé qui prétendait incarner l’éternelle jeunesse mais qui finissait par évoquer une caricature d’humanité, comme si l’obsession de l’image avait progressivement remplacé la profondeur du regard. Elles affichaient ainsi, avec un sérieux involontairement comique, des physionomies si standardisées que l’on aurait cru assister à la reproduction d’un même modèle décliné à l’infini, ce qui donnait à leurs proclamations d’indépendance une tonalité paradoxale, tant leur apparence semblait obéir aux normes les plus strictes d’un marché mondialisé de la visibilité.
Pourtant, il existe une différence essentielle entre l’inconfort réel et l’inconfort mis en scène, et c’est ici que l’expérience personnelle vient introduire une mesure que les filtres ne sauraient effacer, car lorsque je me suis trouvé pris sous les bombardements au Cambodge en 1997, au moment où les avions sont restés suspendus pendant dix jours et où nul couloir aérien ne permettait de rejoindre l’Europe, je n’ai pu me réfugier que dans ma maison, à l’abri précaire des explosions, sans caméra pour recueillir mes angoisses ni audience pour transformer l’épreuve en contenu partageable et encore moins instagrammable, et pour cause. Je suis resté bloqué, isolé dans une attente lourde d’incertitude, en guettant des nouvelles qui tardaient à venir, tandis que personne ne s’occupait de mon sort durant ces dix journées où l’on mesure concrètement la fragilité des situations humaines, et je ne me suis pas livré à la moindre lamentation publique, non par orgueil, mais parce que l’on apprend dans ces circonstances que la dignité consiste à tenir plutôt qu’à exhiber sa peur.
Je détenais alors un passeport de service, qui s’apparentait à une forme de passeport diplomatique, et loin de m’inspirer un sentiment de privilège détaché, ce document renforçait en moi le respect profond que j’éprouvais pour mon pays, car il rappelait que l’on représente toujours, même à distance, quelque chose de plus grand que soi. Je n’ai jamais considéré la France comme un simple guichet administratif ou un fournisseur de prestations, mais comme une communauté historique et politique dont on accepte les contraintes parce que l’on reconnaît en elles la contrepartie d’une protection et d’une appartenance.
C’est pourquoi le contraste frappe aujourd’hui avec une évidence presque cruelle, car celles qui redécouvrent soudain les vertus protectrices de l’Etat qu’elles décriaient n’ont pas connu l’épreuve du silence obligé ni l’expérience d’un isolement traversé sans public, et elles paraissent surprises de constater que la stabilité d’un pays ne se mesure pas seulement à l’aune de la fiscalité, mais à la capacité qu’il offre de garantir des droits et d’organiser la solidarité lorsque l’imprévu survient. La France, que l’on accusait d’archaïsme lorsqu’elle prélevait sa part, retrouve des allures de refuge dès que l’horizon se trouble, et celles qui avaient voulu incarner une modernité sans attaches découvrent que l’on ne se défait pas impunément d’un héritage collectif.
Ainsi se révèle une vérité que l’expérience enseigne plus sûrement que les discours, car un pays n’est pas une option que l’on active ou désactive au gré des avantages comparatifs, et l’on ne transforme pas l’appartenance nationale en accessoire interchangeable sans risquer de se retrouver démuni lorsque la mise en scène s’interrompt. Ceux qui ont affronté le fracas réel des bombes savent que la solidité d’une nation ne tient ni à l’éclat des façades ni à la brillance des images, mais à cette trame invisible de droits, de devoirs et de fidélités qui demeure lorsque tout le reste vacille.

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