A chaque nouvelle flambée de violence au Moyen-Orient, les vieilles ombres se réveillent avec une régularité presque mécanique, certains torses se bombent dans leurs chemises noires ou brunes. Les bombes tombent sur le sud du Liban, l’aviation israélienne frappe des positions en Iran, les Etats-Unis entrent dans la danse stratégique, et soudain une conclusion surgit dans certains discours comme une évidence que personne ne prendrait même la peine de démontrer : si la guerre existe, c’est forcément parce qu’un mystérieux « pouvoir juif mondial » tirerait les ficelles de la planète. On assiste alors à la résurrection d’une vieille fable politique, qui explique le chaos du monde par l’existence d’un petit directoire secret installé quelque part entre Tel Aviv, New York, les caves d’une banque imaginaire ou les sous-sols d’une pizzeria.
Cette histoire présente pourtant un aspect embarrassant : les chiffres. La population mondiale dépasse aujourd’hui les huit milliards d’êtres humains, et la population juive mondiale est estimée à environ quinze millions de personnes. Si l’on transforme ces deux nombres en pourcentage, on obtient un résultat à la fois précis et assez ironique : environ 0,19 % de l’humanité, c’est-à-dire moins de deux personnes sur mille. Autrement dit, si l’on suivait la logique du complot mondial, il faudrait admettre qu’un habitant de la planète sur cinq cents dirigerait secrètement les quatre cent quatre-vingt-dix-neuf autres. On peut admirer l’efficacité logistique d’une telle organisation, car même les multinationales les plus disciplinées n’ont jamais réussi à coordonner autant de monde avec si peu de personnel.
Cette vieille idée ne date pas d’hier, et son succès tient précisément à sa simplicité. Lorsque le monde devient trop compliqué, lorsqu’une guerre éclate ou lorsqu’une crise économique surgit, la tentation apparaît de chercher un coupable unique, une main cachée qui expliquerait tout. C’est là qu’intervient le Bouc Emi, car le Bouc Emi sert. C’est exactement ce rôle qu’a joué l’un des documents les plus célèbres de la propagande moderne, les Protocoles des Sages de Sion. Ce texte prétendait révéler le compte rendu secret d’une réunion de sages juifs qui auraient exposé leur plan pour conquérir la planète en contrôlant la presse, la finance et les gouvernements.
L’histoire serait fascinante si elle n’était pas aussi grotesque, car ce document, longtemps brandi comme une preuve irréfutable, s’est révélé être un simple montage politique fabriqué au début du 20ème siècle dans la Russie tsariste. Les historiens ont montré que le texte avait été fabriqué par des milieux proches de la police politique de l’époque et qu’une grande partie de son contenu avait été copiée presque mot pour mot dans un pamphlet satirique français du 19ème siècle. En d’autres termes, ce prétendu plan de domination mondiale était déjà un plagiat avant même de devenir un faux.
On pourrait dire, avec un certain sens de l’ironie historique, que ce texte constitue la première grande fake news mondiale, bien avant les réseaux sociaux, les algorithmes et les chaînes d’information continue. Il s’agissait déjà d’une opération de désinformation destinée à expliquer les difficultés politiques d’un régime en désignant un ennemi intérieur commode. La mécanique fonctionne toujours de la même manière : on invente un complot, on le répète suffisamment longtemps pour qu’il paraisse plausible, puis on transforme la rumeur en vérité supposée.
Le drame est que cette fiction ne s’est pas contentée de circuler dans les cafés et les journaux. Elle a alimenté la propagande antisémite de l’Europe du 20ème siècle et a été reprise avec enthousiasme par le régime d’Adolf Hitler, contribuant à nourrir l’idéologie qui conduira à l’Holocauste. La fausse conspiration est ainsi devenue l’un des mythes politiques les plus meurtriers de l’histoire moderne.
C’est précisément pour cette raison que le retour de ces discours mérite d’être regardé avec un certain recul et, pourquoi pas, avec une pointe de satire. Imaginer que quinze millions d’individus dispersés sur la planète formeraient une organisation parfaitement coordonnée capable de manipuler les gouvernements, les banques, les universités, les armées et les médias suppose un niveau d’efficacité organisationnelle que même les États les plus puissants n’ont jamais atteint. Si un tel complot existait réellement, il faudrait admettre que ses membres possèdent une discipline administrative qui ferait pâlir d’envie les bureaucraties les plus redoutables.
La réalité, comme toujours, est infiniment plus banale et infiniment plus complexe. Les guerres ne naissent pas dans les réunions secrètes d’une minorité mondiale mais dans les rivalités entre Etats, les calculs stratégiques, les erreurs politiques et les passions humaines. Les sociétés modernes sont traversées par des intérêts contradictoires, par des débats, par des conflits idéologiques, et aucun groupe minuscule ne possède la capacité de contrôler cet ensemble chaotique.
Rappeler que les Juifs représentent environ 0,20 % de la population mondiale n’est donc pas seulement un détail statistique. C’est une manière de replacer les fantasmes dans leur véritable proportion. Derrière les mythes de domination universelle se trouvent en réalité des millions de personnes très différentes les unes des autres, vivant dans des pays divers, avec des opinions politiques variées et des vies ordinaires.
L’antisémitisme prospère souvent sur une illusion simple : celle d’un monde trop compliqué pour être compris autrement que par une intrigue secrète. L’histoire, elle, raconte quelque chose de beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus humain : les sociétés inventent parfois des ennemis imaginaires pour expliquer leurs propres crises. Les Protocoles furent l’une de ces inventions, et leur persistance rappelle que les fausses nouvelles ne sont pas une invention de l’ère numérique mais un vieux réflexe politique.
Si l’on cherche une conclusion à cette affaire, elle tient peut-être en une simple observation arithmétique : lorsqu’un groupe représentant moins de deux habitants sur mille se voit accusé de diriger la planète entière, ce n’est probablement pas la planète qui est mystérieuse, mais l’accusation elle-même.

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