L’annonce est tombée avec la gravité d’un édit royal et l’efficacité dramatique d’un coup de gong dans un opéra : l’Espagne, pays de Cervantès, de Velázquez et de quelques autres obstinés célèbres, a décidé de ne pas suivre la fanfare martiale qui accompagnait l’offensive américaine contre l’Iran. Dans un concert occidental où les clairons guerriers rivalisent souvent de zèle avec les tambours diplomatiques, Madrid a soudain choisi un instrument plus rare, presque exotique à notre époque : le droit international.
Il faut reconnaître que le geste possède une élégance presque anachronique. À l’heure où certaines puissances traitent la Charte des Nations unies comme un prospectus publicitaire ou politique que l’on froisse après lecture, l’Espagne s’est permis l’audace de rappeler que les guerres, dans un monde civilisé, devraient au moins prétendre à une justification juridique. Le gouvernement espagnol, en refusant de transformer ses bases militaires en tremplins pour une nouvelle aventure moyen-orientale, a donné l’impression délicieusement subversive qu’il existait encore en Europe des responsables politiques capables de distinguer entre alliance et suivisme, entre solidarité stratégique et obéissance réflexe.
Ce rappel au droit prend d’autant plus de relief que la réalité stratégique, elle, s’est brutalement chargée de rappeler que les principes cohabitent rarement longtemps avec les missiles. Car tandis que Madrid invoquait les textes fondateurs avec l’air grave d’un professeur corrigeant une copie, la guerre s’invitait sans cérémonie dans les bases occidentales du Moyen-Orient. La France a été frappée à deux reprises contre ses installations militaires dans la région, ce qui a conduit Paris à ordonner l’acheminement du porte-avions Charles-de-Gaulle vers la zone, geste qui possède la même signification diplomatique qu’un revolver posé sur une table de négociation. Dans le même temps, une base britannique située à Chypre, c’est-à-dire sur le territoire d’un pays membre de l’Union européenne, a été frappée par l’Iran, rappelant avec une brutalité peu académique que la géographie stratégique ignore les subtilités des communiqués de presse.
Dans ces conditions, la situation cesse d’être une abstraction géopolitique pour devenir une question de sécurité nationale. Lorsqu’un Etat est attaqué, la théorie juridique cède généralement la place à la logique plus primitive mais plus universelle de la légitime défense. La France et le Royaume-Uni se retrouvent ainsi dans la position paradoxale de devoir rappeler que le droit international ne consiste pas seulement à interdire la guerre mais qu’il reconnaît également le droit de répondre lorsqu’une agression se produit. En d’autres termes, lorsqu’un missile tombe sur une base militaire, la diplomatie cesse d’être un colloque universitaire pour redevenir ce qu’elle fut longtemps : l’art d’empêcher qu’un affront ne reste sans réponse.
Le refus espagnol – qui a suscité l’ire de Trump – et qui pourrait paraître banal dans une démocratie soucieuse de légalité, prend pourtant aujourd’hui la dimension d’un acte de courage presque baroque. Dans un climat international où l’indignation sélective rivalise avec la mémoire courte, rappeler que la guerre n’est pas un sport collectif mais une décision grave relève d’une témérité comparable à celle de Don Quichotte chargeant les moulins, à ceci près que, pour une fois, les moulins sont peut-être du côté de la raison et les mollahs du côté de la « furie épique ».
Il serait toutefois naïf de transformer ce moment en tableau idyllique de l’Europe vertueuse. Car pendant que Madrid invoque la Charte des Nations unies avec l’air sérieux d’un professeur corrigeant une dissertation, le reste du continent ressemble davantage à une assemblée de cousins lors d’un mariage mal organisé. Certains applaudissent l’intervention américaine avec l’enthousiasme d’un convive qui a déjà entamé la troisième coupe de champagne, d’autres murmurent leur désapprobation avec la prudence d’un invité qui craint de froisser l’oncle puissant assis à la table d’honneur, et quelques-uns tentent d’expliquer que la paix est une valeur fondamentale tout en vérifiant discrètement où se trouve la sortie.
Ainsi se dessine, une fois de plus, le paysage familier de l’Europe politique, ce continent capable de produire des traités épais comme des dictionnaires mais qui, lorsqu’il s’agit de parler d’une seule voix, se transforme en chorale improvisée où chaque chanteur interprète une partition différente. Les capitales européennes semblent partager la même conception stratégique qu’un orchestre dont chaque musicien aurait reçu une symphonie distincte, ce qui donne au résultat final une harmonie comparable à celle d’un réveil collectif dans une caserne.
Dans ce vacarme diplomatique, la position espagnole apparaît presque comme une note claire, inattendue et légèrement insolente. Elle rappelle que l’Europe, lorsqu’elle le souhaite, peut encore invoquer les principes qu’elle cite si volontiers dans ses discours officiels. Elle rappelle aussi, avec une ironie involontaire, que ces principes deviennent soudain fragiles dès qu’ils se heurtent aux réalités géopolitiques, aux alliances militaires et aux missiles qui ne prennent jamais la peine de consulter les traités avant de tomber.
Il n’est pas certain que l’histoire retienne ce moment comme un tournant stratégique majeur, mais il restera peut-être comme un épisode révélateur de notre époque. D’un côté, une Espagne qui s’obstine à croire que le droit international mérite autre chose qu’un hommage rhétorique ; de l’autre, une Europe qui découvre que le droit et la puissance ne marchent pas toujours au même pas. Entre les deux se trouvent désormais la France et le Royaume-Uni, contraints de rappeler, par la présence d’un porte-avions et la promesse implicite d’une riposte, qu’une alliance militaire ne se résume pas à un débat juridique mais implique aussi la capacité de répondre lorsqu’une attaque survient.
Et l’on se surprend à penser que, dans cette étrange comédie géopolitique, Madrid joue le rôle du juriste scrupuleux tandis que Paris et Londres se retrouvent dans celui, beaucoup moins confortable, des gendarmes contraints de sortir leur arme après que quelqu’un a tiré le premier coup. Dans le monde contemporain, cette répartition des rôles possède quelque chose d’ironiquement théâtral, comme si, au milieu d’une partie de poker internationale, certains s’efforçaient encore de lire les règles imprimées sur la boîte tandis que d’autres comptaient déjà les jetons tombés sur la table.

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