« Choukran » Monsieur Jack Lang

Il existe, dans chaque époque, des mots qui finissent par en condenser l’esprit, au point d’en devenir presque des emblèmes, et « merci », par exemple, appartient sans doute à cette catégorie, tout comme son équivalent plus exotique et délicieusement diplomatique, « choukran », dont la sonorité feutrée évoque à la fois la courtoisie internationale et un certain raffinement qui semble parfois se mêler, avec une aisance remarquable, aux fragrances bien françaises de la dépense publique.

A l’Institut du Monde Arabe, cette institution prestigieuse dont la vocation affichée consiste à tisser des passerelles entre les cultures et à favoriser le dialogue entre les civilisations, certains acteurs ont manifestement développé, au fil des années, un intérêt qui dépasse la seule architecture symbolique des ponts culturels pour s’aventurer vers une forme d’ingénierie plus matérielle, dans laquelle les lignes budgétaires deviennent des éléments de composition presque aussi malléables que des motifs décoratifs.

Car lorsque l’on s’emploie avec constance à rapprocher les peuples, il arrive que l’on finisse, par une glissade subtile mais significative, par rapprocher également les sphères du pouvoir et les zones de confort, si bien que les fauteuils institutionnels et les coussins des privilèges semblent parfois entrer dans une proximité dont l’harmonie surprend autant qu’elle interroge.

Selon un hebdomadaire satirique – un palmipède bien connu – dont la spécialité consiste précisément à éclairer ces zones grises où l’officiel et l’officieux se frôlent, l’IMA n’aurait pas uniquement servi de vitrine culturelle ouverte sur le monde, mais aurait également constitué, à certains moments, un décor discret pour des épisodes plus accessoires, dans lesquels se croiseraient financements artistiques, emplois opportunément attribués et dépenses vestimentaires généreusement prises en charge, comme si la création esthétique avait trouvé dans la créativité comptable un partenaire inattendu.

Nous étions familiers de l’expression « Culture et pouvoir », qui suggère un dialogue fécond entre l’art et la politique, mais nous découvrons désormais une variante plus ambiguë, « Culture du pouvoir », dans laquelle la lumière censée émaner des œuvres semble parfois se concentrer davantage sur les arcanes administratives et, plus concrètement encore, sur la trajectoire sinueuse des notes de frais.

Il faut reconnaître que la France entretient avec ses institutions une relation d’une intensité presque affective, puisqu’elle leur offre avec une constance admirable son estime, sa patience et ses ressources financières, tout en acceptant que ces mêmes institutions lui réservent, à l’occasion, des spectacles imprévus où se succèdent enquêtes préliminaires, perquisitions méticuleuses et démissions élégamment synchronisées.

Dans ce théâtre très particulier, où la solennité républicaine côtoie la mécanique judiciaire, chaque acte semble se déployer avec une chorégraphie soigneusement réglée, tandis que le citoyen assiste, mi-amusé, mi-désabusé, à cette danse délicate dans laquelle l’autorité vacille sans jamais perdre tout à fait son sens de la mise en scène.

Il serait toutefois injuste de céder à la mesquinerie, car à un âge où beaucoup choisissent la retraite paisible, d’autres accèdent à une forme de postérité plus romanesque, dont les chapitres mêlent éclats passés, rayonnement culturel et ce supplément narratif qu’apporte inévitablement l’apparition d’une ligne inattendue dans un rapport financier.

Pendant ce temps, l’État demeure fidèle à un rôle qu’il maîtrise à la perfection, celui du mécène aussi généreux qu’involontaire, puisqu’il finance, subventionne et découvre ensuite, avec une régularité presque rituelle, que certains bénéficiaires ont pu confondre les contours du budget public avec ceux d’une caisse plus personnelle. Jack Lang aurait commandé pour 600 000 euros de costumes chez le couturier Smalto, somme rondelette que l’Etat et de généreux amis ont payé rubis sur ongle.

Alors l’État diligente des enquêtes, exprime une surprise nuancée de lassitude et engage de nouvelles dépenses afin de comprendre, par le biais de commissions savamment constituées, les raisons mêmes qui l’ont conduit à devoir enquêter sur ce qu’il avait lui-même financé.

Quant au contribuable, cet acteur central dont la discrétion contraste avec l’ampleur de la contribution, il contemple l’ensemble avec ce mélange singulier d’ironie lucide et de résignation tranquille, en se persuadant que si la culture exige des moyens considérables, la tragicomédie administrative, elle, semble relever d’un art dont la gratuité demeure obstinément théorique.

Ainsi, lorsque résonne à nouveau ce « choukran » délicatement formulé, il ne reste plus qu’à remercier pour la représentation offerte et à savourer cette constante républicaine selon laquelle, dans la grande pièce nationale, le citoyen conserve invariablement le premier rôle, celui qui, avec une régularité exemplaire, règle l’addition.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *