L.F.I. ou l’adynaton comme figure de style privilégiée.

Quand la liberté d’expression devient un argument à géométrie variable, elle cesse d’être un principe pour se transformer en accessoire de scène, que l’on brandit avec solennité lorsque cela sert la dramaturgie militante et que l’on replie discrètement lorsqu’il s’agit de regarder ailleurs. Début septembre 2025, les propos de Sophia Chikirou affirmant qu’elle ne considère pas la Chine comme une dictature et que la liberté d’expression y serait « aussi menacée » qu’en France ont déclenché une onde de choc prévisible. Non parce que la provocation serait devenue rare, mais parce qu’à force d’exagérations calculées, certaines déclarations finissent par ressembler à des exercices de prestidigitation intellectuelle où la réalité disparaît sous le tapis des postures.

Comparer la France – démocratie libérale dotée d’élections compétitives, d’une presse diverse, d’un pouvoir judiciaire indépendant et d’une opposition institutionnalisée – avec la Chine – État à parti unique où la critique du pouvoir central relève moins du droit que du courage téméraire – ne relève pas de l’audace analytique mais d’un glissement troublant, qui confond commodément la critique du fonctionnement avec la négation de la nature même des régimes. Ce n’est pas faire preuve d’angélisme béat que de rappeler qu’en France, on peut accuser le gouvernement d’incompétence, publier des enquêtes embarrassantes, caricaturer les dirigeants ou défiler dans la rue en dénonçant l’ordre établi sans risquer la disparition administrative ou la rééducation idéologique. Ce simple constat, qui devrait appartenir au domaine de l’évidence, semble pourtant devenu suspect dès lors qu’il contrarie la rhétorique de l’effondrement permanent.

En Chine, la censure ne constitue pas une bavure regrettable mais un principe d’organisation, les médias évoluent sous contrôle, les réseaux sociaux sont filtrés, et les opposants apprennent parfois à leurs dépens que la liberté d’expression peut y prendre la forme d’un silence imposé. Les ONG internationales documentent depuis des années la surveillance numérique, la répression des journalistes indépendants et les restrictions massives du débat public. Mettre sur le même plan ces réalités et les controverses françaises sur la concentration des médias, les pressions économiques ou certaines lois encadrant la parole publique ne relève pas d’une analyse nuancée mais d’une confusion méthodique, où tout se vaut pourvu que l’indignation demeure intacte.

L’invocation rituelle des classements internationaux, utilisée tantôt comme étendard, tantôt comme paravent, mérite elle aussi d’être interrogée. Oui, la France peut reculer, stagner, se contredire et mériter des critiques sévères ; c’est même l’une des caractéristiques d’un espace démocratique vivant que de rendre visibles ses propres failles. Mais ces évaluations soulignent précisément l’existence d’un champ critique où les dysfonctionnements peuvent être exposés, débattus et corrigés, ce qui constitue une différence décisive avec les systèmes où la critique elle-même devient une anomalie. A trop vouloir relativiser, on finit par dissoudre, et à trop dissoudre, on ne distingue plus rien.

Au-delà de cet épisode, c’est une manière de parler politique qui se trouve en cause. À la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon et ses lieutenants, Mathilde Panot, Manuel Bompard ou Rima Hassan, semblent avoir érigé l’hyperbole en méthode et l’outrance en signature. Le désaccord n’y est plus une divergence mais une agression, la décision contestable devient une dérive autoritaire, et la moindre tension institutionnelle se métamorphose en symptôme d’un régime au bord du basculement. Cette inflation lexicale, qui se nourrit d’indignation continue et d’images apocalyptiques, produit un effet paradoxal : à force d’employer les mots les plus graves pour qualifier des situations ordinaires, elle en émousse la portée et banalise ce qu’elle prétend dénoncer.

Lorsque tout devient « violent », « liberticide » ou « fascisant », plus rien ne conserve vraiment son poids spécifique, et la langue politique se transforme en sirène d’alarme bloquée sur le même volume sonore, incapable de signaler la hiérarchie des périls. L’excès verbal, loin d’éclairer, entretient une confusion commode où la complexité disparaît, où la nuance passe pour faiblesse, et où la radicalité du ton tient lieu de démonstration. Le débat public y perd en précision ce qu’il gagne en décibels.

La liberté d’expression mérite pourtant mieux qu’un usage tactique. Elle suppose cohérence, rigueur et fidélité aux faits. On ne peut dénoncer avec fracas les atteintes supposées dans une démocratie pluraliste tout en relativisant celles, structurelles et documentées, de régimes autoritaires, sans fragiliser la crédibilité du propos. Une telle asymétrie alimente moins la vigilance démocratique qu’elle ne nourrit la suspicion, car elle donne le sentiment d’un principe invoqué à géométrie variable, dont la fonction première ne serait plus la défense des libertés mais la consolidation d’une posture.

A force de déconstruire toutes les distinctions, on finit parfois par effacer les repères essentiels. Parmi eux figure celui, pourtant fondamental, qui sépare une démocratie critiquable d’un système qui interdit précisément la critique. Or lorsque la parole politique cesse de reconnaître cette différence, elle ne radicalise pas seulement son discours ; elle contribue à brouiller la compréhension collective. Et lorsqu’une démocratie ne parvient plus à nommer clairement ce qu’elle est, ni à distinguer lucidement ce qu’elle n’est pas, elle s’expose moins au progrès qu’à la confusion, cette zone grise où prospèrent toutes les simplifications et toutes les colères.


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