La génération Z est-elle la génération Zéro neurone ?

Il suffit qu’une voix sérieuse s’élève un matin sur les ondes, enveloppée de gravité et d’un léger parfum d’autorité professorale, pour annoncer que la génération Z serait « plus stupide » que celles qui l’ont précédée, et aussitôt le rituel immuable des inquiétudes civilisationnelles reprend sa place dans le grand théâtre des complaintes intergénérationnelles. À peine la déclaration a-t-elle été prononcée que chacun reconnaît la musique familière du refrain : les jeunes déclinent, la culture s’effondre, la langue se délite, et l’avenir, qui avait pourtant eu la politesse d’arriver jusqu’ici, semble désormais menacé par une armée d’adolescents armés d’écrans tactiles et d’abréviations cryptiques avec pour tout bagage lexical cinq cents mots de vocabulaire.

Les générations plus anciennes, lorsqu’elles entendent ces diagnostics sans appel, se redressent souvent avec la satisfaction tranquille de ceux qui se savent du bon côté de l’histoire, comme si leur propre jeunesse avait été un âge d’or peuplé d’esprits précoces, d’élèves studieux et de conversations raffinées. On les imagine volontiers, dans une reconstitution flatteuse et légèrement mythologique, dévorant des œuvres complètes dans les transports en commun, résolvant des problèmes abstraits avec une élégance désinvolte, et rédigeant des lettres impeccables où chaque subjonctif trouvait sa place naturelle, alors même que la réalité historique suggère qu’ils passaient, eux aussi, un temps considérable à rêvasser, à hésiter, à se tromper, et à inventer mille stratagèmes pour retarder le moment d’ouvrir leurs manuels.

Car chaque époque, pour des raisons qui tiennent autant à la nostalgie qu’à la nécessité psychologique, semble avoir besoin de construire la figure rassurante d’une jeunesse décadente, laquelle permet aux adultes d’exprimer à la fois leur inquiétude face au changement et leur attachement à un passé qu’ils embellissent avec une générosité rétrospective. Les Grecs anciens se plaignaient déjà du relâchement des mœurs et du manque de discipline des nouvelles générations, les Romains déploraient la mollesse supposée de leurs héritiers, et nos propres grands-parents s’alarmaient des effets délétères du rock, tandis que nos parents dénonçaient avec conviction l’influence hypnotique de la télévision, ce qui laisse penser que la critique de la jeunesse constitue moins un phénomène nouveau qu’une tradition culturelle solidement enracinée.

Lorsque l’on examine de plus près les griefs adressés à la génération Z, on constate que la fameuse « stupidité » reprochée aux jeunes change surtout d’apparence et de décor, puisqu’elle s’adapte avec une remarquable plasticité aux innovations techniques et aux transformations sociales. Là où l’on oubliait autrefois ses cahiers, ses rendez-vous ou ses clés, on oublie désormais son chargeur, ses mots de passe ou l’endroit précis où l’on a sauvegardé un document dans le nuage numérique, ce qui ne traduit pas nécessairement une baisse d’intelligence, mais plutôt une modification des environnements cognitifs et des habitudes quotidiennes. De la même manière, la distraction, qui faisait hier lever les yeux vers la fenêtre d’une salle de classe ou vagabonder l’esprit pendant une conversation trop longue, prend aujourd’hui la forme d’un défilement infini sur un écran lumineux, sans que la nature profonde de l’inattention humaine ait véritablement changé.

Il serait d’ailleurs injuste d’ignorer les compétences singulières que cette génération développe dans un monde saturé d’informations, d’images et de sollicitations numériques, car les jeunes d’aujourd’hui naviguent avec une aisance souvent déconcertante entre plusieurs canaux de communication, manipulent des outils technologiques complexes avec une rapidité instinctive, et détectent parfois des incohérences médiatiques ou des tentatives de manipulation avec une lucidité que certains éditorialistes pourraient leur envier. Certes, ils emploient des expressions qui déroutent leurs aînés, cultivent des codes culturels qui échappent aux observateurs extérieurs, et privilégient des formats de communication qui font frémir les défenseurs sourcilleux de la prose classique, mais ces écarts relèvent moins d’une déficience intellectuelle que d’une évolution des usages et des sensibilités.

En vérité, ce qui alimente le procès récurrent intenté à la jeunesse tient peut-être moins à une inquiétante dégradation des capacités cognitives qu’à une perte de repères ressentie par les adultes, lesquels découvrent avec une perplexité mêlée d’irritation qu’ils ne maîtrisent plus entièrement les références, les technologies et les codes symboliques du monde qui se construit sous leurs yeux. Face à cette expérience troublante, il devient tentant de qualifier de « stupidité » ce qui n’est, au fond, qu’une transformation des manières de penser, d’apprendre et de communiquer, transformation qui rappelle à chacun que le temps poursuit son œuvre sans se soucier des nostalgies individuelles.

Il n’est pas difficile d’imaginer qu’un jour, lorsque la génération Z aura rejoint à son tour le camp respectable des adultes installés, elle observera avec un mélange d’amusement et d’inquiétude les comportements de la génération suivante, et qu’elle reprendra, presque malgré elle, le flambeau des lamentations rituelles en déplorant les dérives d’une jeunesse jugée trop assistée par des technologies encore inimaginables. Le cycle sera alors reconduit avec une fidélité touchante, confirmant que la critique des jeunes constitue l’un des sports intellectuels les plus durables de l’humanité.

En attendant que cette relève s’accomplisse, il semble raisonnable d’accorder à la génération Z ce que toutes les jeunesses ont toujours réclamé sans toujours l’obtenir, à savoir le droit d’être simultanément brillante et maladroite, inventive et excessive, lucide et naïve, puisque ces contradictions apparentes composent depuis toujours la matière première de l’expérience humaine. La génération Z n’est ni plus stupide ni plus géniale que celles qui l’ont précédée ; elle poursuit simplement, avec ses outils, ses codes et ses obsessions propres, la longue aventure du désarroi et de la découverte, tout en offrant à ses aînés l’occasion renouvelée de s’inquiéter, de sourire et, parfois, de se reconnaître.


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