Il arrive parfois que l’histoire ressemble à ces brochures touristiques qui promettent des plages turquoise, un climat idéal et des cocktails à volonté… avant que le voyageur ne découvre sur place un vent de sable, un hôtel en travaux et un buffet froid à base de pois chiches fatigués et de tomates insipides. La révolution iranienne de 1979 appartient un peu à cette catégorie : l’un des plus spectaculaires décalages entre le catalogue et le produit livré.
Tout commence dans un paisible village des Yvelines, Neauphle-le-Château. En octobre 1978, l’ayatollah Ruhollah Khomeini y trouve refuge après avoir été expulsé d’Irak. Pendant quelques mois, cette petite commune française devient l’épicentre d’une révolution mondiale. Journalistes, militants et opposants au Shah s’y pressent. L’ayatollah parle beaucoup, accorde des interviews, rassure les opinions occidentales et dessine un Iran presque idyllique.
Le programme qu’il annonce alors ressemble à une brochure politique particulièrement séduisante. Il promet la liberté d’expression, la fin de la censure et un régime respectueux des droits humains. « Il n’y aura pas d’oppression sous le régime islamique », explique-t-il à l’AFP en octobre 1978. Il assure également que les femmes seront « complètement libres dans leur éducation et dans toutes leurs activités » et que les médias pourront « peindre les réalités du pays telles quelles ». Autrement dit : une république islamique qui ressemblerait, à quelques barbes près, à une démocratie parlementaire européenne.
Dans cette atmosphère un peu romantique, certains intellectuels occidentaux voient dans la révolution iranienne un phénomène presque philosophique. Le philosophe Michel Foucault se rend en Iran en 1978 et parle avec enthousiasme de la « spiritualité politique » du mouvement. Il y voit l’apparition d’une forme inédite de contestation capable de dépasser les catégories classiques de la politique occidentale. Dans le Paris intellectuel de l’époque, encore imprégné des luttes anticoloniales et de la critique de l’impérialisme, l’idée séduit. Le Shah apparaît comme un autocrate soutenu par Washington, tandis que Khomeini incarne, aux yeux de certains, une révolution populaire et morale. Autour de réseaux d’opposition iraniens en exil gravitent également des figures liées à la gauche intellectuelle française, y compris des cercles proches de Jean-Paul Sartre.
Dans cette ambiance révolutionnaire la révolution islamique apparaît presque comme une sorte de Mai 68… mais avec des turbans.
Puis arrive le 1er février 1979. L’avion d’Air France qui transporte Khomeini atterrit à Téhéran. Des millions de personnes l’accueillent. La révolution triomphe. Et là, très vite, le ton change. Celui qui promettait de ne pas gouverner devient le centre absolu du nouveau système politique. La monarchie est renversée et la République islamique d’Iran est instaurée, fondée sur l’autorité suprême d’un religieux.
Dans les premières années du régime, les opposants politiques sont réprimés et des milliers de dissidents sont exécutés ou emprisonnés. Quant à la liberté promise aux femmes, elle prend une tournure inattendue : le voile devient obligatoire dans les institutions dès 1979 et progressivement dans l’espace public. Force est de constater que l’architecture du paradis promis a subi quelques ajustements techniques.
Mais l’histoire a parfois un sens de l’ironie. Car, au fond, les dirigeants iraniens actuels ont un mérite que Khomeini n’avait peut-être pas : celui de la franchise. Ils ne promettent plus un islam démocratique et pluraliste. Ils ne parlent plus d’un système comparable aux démocraties occidentales. Ils ne cherchent même plus à séduire l’opinion internationale avec un discours sur la liberté ou les droits de l’homme. Le régime se présente pour ce qu’il est : une théocratie assumée, convaincue de détenir la vérité religieuse et politique. En un sens, on pourrait dire que la République islamique a gagné en sincérité ce qu’elle a perdu en illusions.
L’épisode de Neauphle-le-Château reste ainsi l’un des moments les plus étranges de l’histoire politique contemporaine. Pendant quelques mois, dans un paisible village français, un chef révolutionnaire a su convaincre journalistes, militants et intellectuels que la fusion de la théologie et du pouvoir politique allait produire une société libre et juste. Quarante-cinq ans plus tard, la brochure publicitaire a jauni, les promesses se sont évaporées et l’hôtel annoncé comme un paradis ressemble plutôt à une forteresse. Mais au moins, aujourd’hui, la réception ne prétend plus qu’il s’agit d’un club de vacances.
Et dans le vaste théâtre des révolutions, cette franchise tardive est peut-être la seule chose qui n’ait jamais été mensongère.

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