Le débat sur le voile est devenu, en France comme ailleurs, une sorte de terrain miné où chacun avance avec ses certitudes comme on marcherait dans un champ de mines idéologiques. Pour les uns, tout voile serait la preuve irréfutable de la domination masculine et de l’asservissement religieux. Pour les autres, toute critique du voile relèverait d’une hostilité envers l’islam. Entre ces deux camps retranchés, la réalité – comme souvent – est plus complexe, plus nuancée, et parfois même un peu ironique.
La première confusion consiste à parler du voile comme s’il s’agissait d’un objet unique, parfaitement identifiable. Or ce n’est pas le cas. Confondre le hijab, le niqab et la burqa revient à mettre dans la même catégorie une casquette, un chapeau de cérémonie et un casque de scaphandrier. On obtient un effet spectaculaire, mais pas nécessairement une compréhension plus fine.
Le hijab, qui couvre les cheveux tout en laissant le visage visible, est aujourd’hui porté par des millions de femmes dans le monde. Les motivations sont diverses : conviction religieuse, tradition familiale, attachement culturel ou affirmation identitaire. Il existe même une dimension que les débats théoriques ignorent souvent : la coquetterie. Les couleurs, les tissus et les styles de nouage montrent que, comme pour n’importe quel vêtement, l’esthétique et l’expression personnelle entrent aussi en jeu. L’humanité, après tout, a toujours aimé se parer, depuis les plumes de l’Antiquité jusqu’aux baskets fluorescentes contemporaines.
Affirmer que toute femme portant un hijab serait nécessairement victime d’un patriarcat qui la manipule revient paradoxalement à lui retirer ce que l’on prétend défendre : sa liberté de choisir. C’est une étrange manière de défendre l’autonomie féminine que de commencer par expliquer aux femmes qu’elles ne savent pas ce qu’elles font.
Il existe même dans ce débat un paradoxe assez savoureux. Les sociétés modernes célèbrent la liberté individuelle lorsqu’elle conduit à des choix vestimentaires extravagants, provocateurs ou artistiques. IL n’est que de se remémorer la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’été de Paris…Une chanteuse peut apparaître sur scène vêtue d’un costume extravagant sans que personne n’y voie une oppression textile. Mais qu’un foulard apparaisse sur une tête féminine, et voilà soudain un séminaire national sur la civilisation et un débat sur le grand remplacement.
Il serait cependant tout aussi simplificateur d’ignorer que certaines formes de voile relèvent effectivement de logiques de contrainte. Le niqab, qui dissimule le visage, et plus encore la burqa, qui recouvre entièrement la personne derrière une grille de tissu sont des instruments de contrôle social. On pourrait dire, en forçant un peu la métaphore, que le hijab ressemble à un manteau que l’on choisit d’enfiler, tandis que la burqa évoque plutôt une tente que quelqu’un installe autour de vous sans vous demander votre avis.
Il est également utile de rappeler ce que disent réellement les textes religieux. Le Coran évoque la pudeur vestimentaire dans plusieurs passages, notamment dans les sourates 24 et 33, où il est demandé aux croyantes d’adopter une tenue modeste et de rabattre leur voile sur leur poitrine. Ces versets recommandent donc une certaine réserve dans l’apparence publique, mais ils ne décrivent ni la burqa ni le niqab. Ces formes vestimentaires sont apparues plus tard dans certaines sociétés musulmanes et relèvent autant de traditions culturelles que d’interprétations religieuses.
La Bible elle aussi aborde la question de la chevelure féminine et du voile. Dans la Première épître aux Corinthiens (11, 5-15), l’apôtre Paul – un vrai machiste – explique que la femme doit se couvrir la tête lorsqu’elle prie ou prophétise, et il présente même la chevelure comme un voile naturel donné par Dieu. Dans le contexte des premières communautés chrétiennes, ce geste de se couvrir la tête était associé à la modestie, à l’ordre social et à la distinction entre les sexes. Pendant des siècles, dans le monde chrétien, cette prescription a d’ailleurs été largement respectée : les femmes entraient à l’église la tête couverte, et ce n’est que très récemment, au 20ème siècle, que cette pratique a progressivement disparu dans la plupart des sociétés occidentales.
Autrement dit, l’idée selon laquelle la pudeur vestimentaire féminine serait une particularité exclusive de l’islam ne résiste pas à l’examen des textes et de l’histoire. Les grandes religions monothéistes ont toutes, à un moment ou à un autre, formulé des prescriptions concernant le corps, la chevelure ou l’apparence des femmes. Ce qui varie surtout, d’une époque à l’autre et d’une société à l’autre, c’est la manière dont ces prescriptions sont interprétées, appliquées… ou abandonnées.
Un constat apparaît cependant avec une remarquable constance dans l’histoire : les femmes sont presque toujours les premières victimes des régimes théocratiques. Lorsque le pouvoir politique se fonde sur une légitimité religieuse, il cherche souvent à contrôler ce qui est le plus visible dans la société : la morale, la famille, la sexualité et l’apparence. Et ces domaines passent inévitablement par les femmes. Leur manière de se vêtir, de circuler ou de se comporter devient alors une sorte de baromètre idéologique. On pourrait dire, non sans une pointe d’ironie, que dans les théocraties le corps féminin sert souvent de panneau d’affichage moral sur lequel le pouvoir inscrit ses règles.
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre à l’islam. L’histoire des sociétés chrétiennes fournit elle aussi plusieurs exemples où les femmes ont payé le prix d’un ordre religieux dominant. Entre le 15ème et le 17ème siècle, les chasses aux sorcières en Europe ont conduit à l’exécution de dizaines de milliers de personnes, dont la grande majorité étaient des femmes. Souvent veuves, guérisseuses ou simplement marginales, elles étaient accusées de pactiser avec le diable. A une époque où la religion structurait profondément la société, la différence féminine pouvait facilement être transformée en crime spirituel.
Dans certaines régions catholiques d’Europe, notamment en Italie ou en Espagne à l’époque moderne, des jeunes filles furent également placées dans des couvents sans réelle vocation religieuse, parfois pour éviter de payer une dot ou pour préserver l’héritage familial. L’enfermement prenait alors la forme d’une dévotion imposée.
Plus près de nous, l’Irlande du 20ème siècle a connu les blanchisseries de la Madeleine, institutions religieuses où furent enfermées pendant des décennies des femmes jugées moralement « déviantes ». Là encore, la morale religieuse se traduisait par un contrôle sévère de la vie féminine.
Ces exemples montrent que la question n’est pas celle d’une religion particulière, mais d’un mécanisme politique assez universel : lorsque le pouvoir devient théocratique, le corps des femmes devient souvent un territoire à réglementer.
C’est dans ce contexte que le courage des femmes iraniennes prend aujourd’hui une dimension particulière. Depuis la mort de Mahsa Amini, arrêtée en 2022 par la police des mœurs, de nombreuses Iraniennes contestent ouvertement les règles vestimentaires imposées par le régime. En retirant leur voile dans l’espace public, elles prennent des risques réels : arrestations, violences, emprisonnement, viols, assassinats. Leur geste, simple en apparence, devient un acte politique. On pourrait presque dire que leur combat ressemble à un feu sous la cendre : parfois discret, parfois flamboyant, mais toujours prêt à se rallumer.
Dans un monde idéal, une femme pourrait porter un hijab, un chapeau, une casquette ou rien du tout sans que cela déclenche un débat national sur l’avenir de la civilisation. Le vêtement redeviendrait alors ce qu’il est le plus souvent : un mélange de culture, de croyance, de goût personnel et, il faut bien l’admettre, d’une petite pointe de coquetterie.
Après tout, l’humanité s’est disputée pendant des siècles pour des morceaux de tissu – toges romaines, perruques poudrées, soutanes, uniformes ou cravates. Peut-être est-il temps de reconnaître que le problème n’est pas toujours dans l’étoffe, mais dans le regard que nous posons sur elle.


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