Depuis son retour au premier plan de la scène politique, Donald Trump s’efforce de réactiver l’image qui a fait sa force auprès de ses partisans : celle d’un homme qui ne doute de rien, d’un chef qui parle haut et fort et qui prétend, par la seule vigueur de sa volonté, remettre de l’ordre dans le monde. Dans cette mise en scène permanente, Trump apparaît comme un colosse, un géant politique qui ferait trembler les chancelleries et plier les nations sous le poids de sa détermination.
Mais il arrive que les colosses révèlent leurs failles. L’histoire abonde en statues gigantesques qui ne tenaient debout que grâce à un équilibre fragile. Derrière la masse imposante, il y avait parfois des pieds d’argile. Or, lorsque l’on examine de près certaines déclarations de Donald Trump, cette vieille métaphore prend une singulière actualité.
Ainsi, face à la complexité du Liban, il en appelle à l’Etat libanais pour qu’il règle lui-même la question du Hezbollah. Autrement dit, celui qui se présente volontiers comme l’architecte d’un nouvel ordre international confie à un pays fragile la tâche de désamorcer l’un des foyers les plus inflammables du Moyen-Orient.
De la même manière, lorsqu’il évoque l’Iran, il n’esquisse pas une stratégie patiemment construite par la diplomatie ou la puissance militaire. Il en appelle plutôt au peuple iranien, qu’il invite à descendre dans la rue pour renverser les mollahs et les Gardiens de la révolution. Là encore, le colosse proclame, mais ce sont les autres qui devraient agir, risquer leur liberté voire leur vie.
La contradiction devient presque ironique lorsqu’il est question de la guerre en Ukraine. Alors que l’ancien président aime rappeler la supériorité stratégique des Etats-Unis, il reconnaît dans le même temps l’expertise acquise par les Ukrainiens dans l’art nouveau de la guerre des drones et de la chasse aux drones. Le géant, en somme, découvre qu’il lui faut apprendre du combattant plus petit mais plus agile.
Ce décalage entre la posture et la réalité apparaît encore plus clairement dans la manière dont Donald Trump commente l’avenir de l’Iran. A l’écouter, on avait parfois l’impression que la succession du guide suprême Ali Khamenei dépendait presque d’un tweet envoyé depuis Mar-a-Lago, comme si la République islamique attendait les consignes de casting venues de Washington. Mais à Téhéran, le scénario s’écrit ailleurs. Et surtout sans consulter Hollywood.
Les mécanismes du pouvoir iranien suivent une logique propre, lente, opaque et soigneusement verrouillée. Or cette mécanique vient d’aboutir à ce que beaucoup anticipaient depuis longtemps : Mojtaba Khamenei, le fils du guide suprême, a été choisi pour assurer la continuité du système. La réaction de Trump n’a pas tardé. Fidèle à son style minimaliste, il s’est contenté de déclarer – tel un sale gosse gâté à qui l’on ne sait pas tenir tête – qu’il n’était « pas content » – « not happy ». Une réaction qui ressemble moins à une analyse géopolitique qu’au commentaire d’un producteur contrarié découvrant que le film lui échappe.
Car la scène qui se joue à Téhéran possède une ironie historique délicieuse. Depuis quarante-sept ans, la République islamique explique au monde qu’elle a renversé la monarchie du Shah pour instaurer un pouvoir fondé sur la vertu religieuse et la souveraineté du peuple croyant. Et voilà que, lentement, presque naturellement, le régime semble découvrir les vertus très anciennes de la transmission familiale. Autrement dit, après avoir abattu une dynastie royale au nom de Dieu, la théocratie iranienne paraît s’apprêter à inventer quelque chose d’assez inédit : une monarchie héréditaire bénie par les ayatollahs. L’Histoire adore ces petites pirouettes. Et Donald Trump, manifestement, n’aime pas beaucoup les scénarios qu’il n’a pas écrits lui-même.
Dans ce théâtre international où chacun joue son rôle, Donald Trump oscille ainsi entre deux figures. Il voudrait apparaître comme un colosse, capable de déplacer les plaques tectoniques de la géopolitique. Mais, à mesure que l’on observe ses déclarations, on voit surgir une autre image : celle d’un molosse, un chien de garde qui grogne, montre les crocs et impressionne par le bruit qu’il fait, sans toujours disposer de la force qu’il prétend incarner.
Entre le colosse et le molosse, la différence est subtile mais décisive. Le premier impose sa puissance par la réalité de ses moyens ; le second cherche à convaincre par l’intimidation et le fracas de ses aboiements.
Et l’on peut se demander, en observant ce spectacle, si la politique internationale ne ressemble pas parfois à ces vieilles statues monumentales que l’on admirait de loin, jusqu’au jour où l’on découvrait que le géant reposait sur une base friable. Le colosse impressionne, le molosse menace ; mais ni l’un ni l’autre ne suffisent toujours à gouverner le monde.


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