Il est une étrange habitude humaine qui consiste à organiser l’avenir comme s’il nous appartenait, à tracer des lignes droites dans un temps que nous ne maîtrisons pas, et à répartir nos projets sur des semaines, des mois, parfois des années, avec cette tranquille assurance que demain sera là pour accueillir ce que nous n’avons pas encore accompli aujourd’hui.
Ainsi procrastinons-nous et vivons-nous dans une sorte de fiction tacite, où l’évidence de notre finitude, pourtant connue de tous, se trouve reléguée à l’arrière-plan, comme si la conscience de notre mortalité devait rester abstraite pour que la vie demeure praticable, comme si, en somme, il fallait oublier que tout peut s’interrompre pour continuer à avancer avec suffisamment de constance et de sérieux.
C’est pourquoi nous tirons des plans, non pas seulement sur la comète mais par nécessité pratique, mais aussi par besoin d’illusion, en projetant à trois mois ce qui n’est même pas assuré pour demain, en construisant des échéances qui supposent la continuité du monde et de nous-mêmes, alors même que rien, en vérité, ne garantit que la trame ne se rompe pas brutalement, sans avertissement, sans préavis, sans la moindre possibilité de conclure ce qui était en cours.
Cette contradiction, qui pourrait sembler insoutenable si elle était pleinement assumée, devient supportable parce qu’elle est partagée par tous et parce qu’elle s’inscrit dans une forme de pacte silencieux, selon lequel chacun accepte de faire comme si le temps lui était donné en quantité suffisante, tout en sachant confusément qu’il n’en est rien, et que l’horizon qu’il dessine pourrait n’être qu’une hypothèse sans lendemain.
Il arrive pourtant que cette fiction se fissure, non pas dans les discours, mais dans l’expérience, lorsque la disparition soudaine d’un proche, ou la conscience aiguë d’un accident possible, vient rappeler que la vie n’est pas seulement limitée, mais qu’elle est aussi imprévisible dans son terme, et que ce terme, loin d’être toujours précédé de signes annonciateurs, peut surgir au cœur même de la continuité la plus ordinaire.
Dès lors, la notion même de « dernier jour » cesse d’être une abstraction pour prendre une signification plus précise, plus troublante aussi, car il ne s’agit pas d’un jour particulier, reconnaissable à quelque marque exceptionnelle, mais d’un jour parfaitement ordinaire, indistinguable des autres, qui ne se distingue que par une seule propriété : celle de ne pas être suivi d’un lendemain.
Cette idée, si l’on prend le temps de la considérer sans détour, possède une force singulière, dans la mesure où elle renverse notre manière habituelle de penser le temps, en nous invitant à comprendre que le dernier jour n’est pas celui qui annonce la fin, mais celui qui ne sait pas qu’il l’est, celui qui se déroule comme tous les autres, avec ses projets inachevés, ses gestes remis à plus tard, ses paroles différées, et qui pourtant clôt définitivement la série.
Il y a là, sans doute, une invitation implicite à reconsidérer notre rapport au présent, non pas en cédant à une urgence fébrile qui consisterait à tout vivre comme si chaque instant devait être le dernier, mais en introduisant dans nos existences une forme de lucidité tranquille, qui reconnaît à la fois la nécessité de se projeter et la fragilité de ces projections, et qui accepte que l’avenir, si souvent invoqué, n’est jamais garanti.
Car si l’homme agit comme s’il était immortel, ce n’est pas seulement par aveuglement, mais aussi parce qu’il lui est difficile de vivre autrement ; cependant, il lui est peut-être possible de vivre différemment, en se souvenant, sans dramatisation excessive mais sans oubli complaisant, que chaque jour porte en lui cette possibilité singulière d’être le dernier, c’est-à-dire le seul qui ne sera suivi d’aucun autre.
A la façon de Montaigne : « Du dernier jour »
Il me prend souvent envie de considérer de quelle façon nous nous abusons nous-mêmes en la conduite de nos vies, et je trouve qu’il n’est point d’erreur plus commune ni plus constante que celle par laquelle nous nous promettons l’avenir comme s’il nous était assuré, disposant de nos jours à venir avec une liberté qui excède de beaucoup ce que notre condition permet.
Nous avons beau savoir, et nul ne l’ignore, que nous sommes mortels, cette connaissance ne pénètre guère jusque dans l’usage que nous faisons de nos heures ; elle demeure comme oisive en un coin de l’esprit, tandis que le reste de nous s’affaire à bâtir, à différer, à remettre à demain ce qui ne dépend pas même de ce jour, et à tirer des desseins sur un temps dont nous ne possédons pas la moindre parcelle.
Il semble que la nature, ou quelque commodité de vivre, nous ait donné cette faculté de nous oublier en tant que mortels, afin que nous puissions entreprendre sans trembler et continuer sans nous arrêter à chaque pas ; car si nous avions toujours devant les yeux l’incertitude de notre terme, peut-être serions-nous moins diligents à vivre, ou du moins moins hardis à nous projeter si loin hors de nous-mêmes.
Toutefois, cette négligence, qui nous sert en un sens, nous trompe en un autre, d’autant qu’elle nous porte à tenir pour assuré ce qui ne l’est point, et à faire fond sur un lendemain qui ne nous est nullement promis ; car il ne faut pas beaucoup d’événements extraordinaires pour rompre le fil de nos jours, et souvent ce qui nous surprend le plus n’est pas la mort elle-même, mais le moment où elle survient, tant il est éloigné de celui que nous avions imaginé.
Je remarque encore que nous nous figurons volontiers le dernier jour comme un terme distinct, marqué de quelque signe qui nous avertirait de sa venue, comme si la fin devait se déclarer par avance et nous donner loisir de nous y préparer ; mais l’expérience nous montre qu’il n’en est rien, et que ce jour-là se présente sous la même apparence que les autres, occupé des mêmes soins, traversé des mêmes pensées, et plein de ces petites choses que nous remettons d’ordinaire à plus tard.
De sorte que ce qui fait le dernier jour n’est pas quelque qualité qui lui soit propre, mais seulement ceci, qu’il est le seul de tous qui ne soit point suivi d’un autre ; et cette circonstance, qui en est toute la singularité, nous demeure entièrement cachée tandis que nous le vivons, si bien que nous quittons la vie au milieu de nos desseins, laissant nos paroles à demi formées et nos actions en suspens, comme si nous devions y revenir.
Cette considération, si elle est reçue avec modération, ne doit pas tant nous jeter en inquiétude qu’elle ne doit corriger en nous cette trop grande assurance que nous avons en la durée, et nous apprendre à nous tenir plus près du présent, non point en rejetant l’avenir, qui est nécessaire à nos entreprises, mais en cessant de nous y fier comme à une chose qui dépend de nous.
Ainsi, il me semble que la sagesse ne consiste pas à vivre comme si chaque jour était le dernier, ce qui troublerait l’ordre de nos actions, mais à ne jamais oublier qu’il peut l’être, et que le dernier jour, tel que nous devons l’entendre, n’est autre que celui qui, étant venu sans éclat ni avertissement, s’achève sans laisser place à aucun lendemain.
A la façon de Pascal : « Du dernier jour »
Rien n’est plus étrange que la manière dont les hommes se conduisent à l’égard du temps qui leur est donné, car, bien qu’ils sachent qu’il est court et incertain, ils vivent néanmoins comme s’il leur appartenait en propre et comme si la suite de leurs jours leur était assurée avec une nécessité qui ne souffrirait aucune interruption.
Ils disposent de l’avenir avec une hardiesse qui serait admirable si elle n’était fondée sur une illusion, et ils ordonnent leurs projets à des termes éloignés, remettant sans cesse à plus tard ce qu’ils pourraient faire à présent, comme si ce « plus tard » était une chose certaine, alors qu’il n’est, à parler justement, qu’une supposition fragile que le moindre événement peut détruire.
Cette contradiction, qui devrait les étonner, ne les trouble guère, parce qu’ils ont trouvé le moyen de ne point y penser, et qu’ils se détournent avec soin de tout ce qui pourrait leur rappeler leur condition ; ils fuient la considération de leur fin comme ils fuient le silence, et ils remplissent leur vie de desseins, d’occupations et d’attentes, afin de se cacher à eux-mêmes l’incertitude où ils sont.
Il faut pourtant avouer qu’il n’y a rien de plus mal assuré que ce lendemain sur lequel ils fondent tant de choses, car la vie ne se termine pas toujours par degrés, ni selon l’ordre que nous lui prêtons, mais qu’elle s’interrompt souvent au milieu de son cours, laissant l’homme surpris dans ses projets, et confondu de voir que ce qu’il tenait pour une suite nécessaire n’était qu’une possibilité.
Ce qui rend cette vérité plus difficile à soutenir, c’est que le dernier jour ne se distingue en rien des autres, et qu’il n’a ni signe ni caractère qui le fasse reconnaître ; il n’est point précédé d’un avertissement qui oblige à se préparer, mais il vient comme tous les autres jours, occupé de choses ordinaires, et rempli de ces mêmes pensées qui supposent toujours qu’il y aura un lendemain.
Ainsi l’homme vit-il jusqu’au dernier moment dans cette double erreur, qu’il sait qu’il doit mourir, et qu’il croit néanmoins qu’il ne mourra pas encore, de sorte que le dernier jour le trouve engagé dans des affaires qu’il ne finira point, et occupé de projets dont il ne verra jamais l’accomplissement.
Et c’est en cela, si l’on y regarde de près, que consiste véritablement le dernier jour, non pas en quelque circonstance extraordinaire, mais en ce qu’il est le seul de tous qui ne soit suivi d’aucun autre, ce qui renverse tout l’ordre de nos pensées, puisque nous vivons toujours comme si chaque jour devait conduire au suivant, alors qu’il en est un qui ferme la suite sans que nous le sachions.
De là vient que toute notre vie se passe dans un aveuglement volontaire, où nous consentons à ignorer ce que nous savons, et à vivre comme si nous étions assurés de ce qui nous est le plus incertain, préférant la tranquillité de l’illusion à l’inquiétude de la vérité.
Et cependant, il ne faudrait qu’un peu de lumière pour reconnaître que le dernier jour n’est point celui que nous attendons, ni celui que nous redoutons, mais celui que nous ne reconnaissons pas, celui qui, semblable à tous les autres, s’écoule dans l’ordinaire de la vie, et qui, par cela seul qu’il n’est suivi d’aucun lendemain, met fin à toutes nos attentes en les laissant inachevées.
Le dernier jour : version influenceuse de Dubaï
Alors déjà, j’ai une vraie prise de conscience à vous partager, genre vraiment deep, vous voyez, parce qu’on est tous là à organiser nos vies comme si on avait un abonnement illimité au temps, comme si demain était garanti avec livraison express, alors qu’en réalité… pas du tout, genre vraiment pas du tout.
On planifie, on se fait des to-do lists, des vision boards hyper esthétiques, on décale à lundi, puis à la semaine prochaine, puis au mois prochain – et ça, c’est vraiment un truc qu’on fait tous – comme si la vie allait forcément nous attendre, comme si elle était là, posée, patiente, prête à nous accueillir quand on sera enfin « prêts », alors que spoiler : elle ne nous attend pas.
Et en vrai, on le sait, hein, on n’est pas naïfs, on sait que tout peut s’arrêter, mais on met ça dans une petite boîte mentale, bien rangée, bien fermée, parce que sinon ce serait juste invivable, genre vraiment anxiogène, donc on fait comme si, on avance, on construit, on prévoit des trucs à trois mois alors qu’on n’est même pas sûrs d’avoir demain – et ça, c’est un peu le plot twist permanent de l’existence.
Mais ce qui est fou, c’est que cette contradiction, elle ne nous bloque pas, parce qu’on est tous dedans, c’est comme un accord silencieux collectif : on fait tous semblant ensemble, on agit comme si on avait le temps, tout en sachant, quelque part, que c’est hyper fragile, que ça peut glitch à tout moment sans prévenir, sans petit message « attention, fin imminente ».
Et puis parfois, il y a un moment, un vrai, pas un concept, où tout ça devient réel – une disparition, un choc, une prise de conscience un peu brutale – et là tu comprends que la vie n’est pas juste limitée, elle est imprévisible, genre vraiment random, et que la fin ne met pas toujours un teaser avant d’arriver.
Du coup, le « dernier jour », ce n’est pas un jour spécial avec des paillettes ou un filtre doré, ce n’est pas une scène dramatique avec musique en fond, pas du tout – c’est un jour normal, basique, un jour où tu dis « on verra demain », sauf que… il n’y a pas de demain.
Et ça, honnêtement, ça change tout, parce que le dernier jour, ce n’est pas celui qui annonce la fin, c’est celui qui ne sait pas qu’il est le dernier, celui où tu remets à plus tard, où tu reportes un message, où tu penses que tu as le temps – alors que c’était la dernière page sans que tu le saches.
Mais attention, ce n’est pas une vibe « panic mode », ce n’est pas « vis chaque seconde comme si c’était la dernière » en mode stress total, pas du tout – c’est plus une énergie de lucidité douce, un truc un peu aligné où tu continues à avancer, à projeter, mais en gardant en tête que rien n’est garanti, que tout est précieux justement parce que c’est incertain.
Parce qu’au fond, si on agit comme si on était immortels, ce n’est pas juste par déni, c’est parce qu’on a besoin de ça pour fonctionner – mais peut-être qu’on peut vivre un peu différemment, un peu plus conscients, sans dramatiser, sans oublier non plus, en se rappelant juste que chaque jour, même le plus banal, porte en lui cette possibilité très particulière… d’être le dernier.
Et ça, ça mérite quand même qu’on y pense, genre vraiment.

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