Les victoires imaginaires : chronique d’un cessez-le-feu triomphal.

Il fallait bien une victoire, peu importait qu’elle fût réelle ou fabriquée, pourvu qu’elle puisse être proclamée avec assez d’assurance pour s’imposer au récit collectif ; ainsi Donald Trump s’est-il employé à transformer une sortie contrainte d’un enlisement manifeste en succès éclatant, faisant du cessez-le-feu de quinze jours non pas l’aveu d’une impasse, mais la preuve d’une maîtrise stratégique qu’il n’a cessé de revendiquer.

La première de ces victoires proclamées concerne la réouverture du détroit d’Ormuz, présentée comme une conquête diplomatique majeure, alors même que ce passage maritime, avant l’escalade, demeurait ouvert et permettait la libre circulation des navires de toutes nationalités. Ce récit omet pourtant un élément essentiel : l’Iran avait, de facto, pris en otage ce verrou énergétique mondial en conditionnant sa réouverture à l’acceptation de ses propres exigences, transformant ainsi un espace de circulation en levier de négociation.

Car la réalité est plus contraignante qu’il n’y paraît, et c’est ici que le prétendu plan de paix iranien révèle sa véritable nature. Loin d’être une base de compromis, il constitue la reformulation méthodique des causes mêmes du conflit. Téhéran a en effet formulé un ensemble de conditions dans lesquelles la reprise du trafic maritime n’intervient qu’en échange de garanties politiques, de la levée des sanctions et de nouvelles règles économiques, parmi lesquelles figure l’instauration de droits de passage pouvant atteindre environ deux millions de dollars par navire, destinés notamment à financer la reconstruction des infrastructures touchées par les frappes. On est bien loin d’une victoire américaine…

Ce qui apparaît alors avec une clarté presque brutale, c’est que ce plan ne propose pas une sortie de crise, mais entérine les exigences qui ont précisément conduit à l’escalade. Lorsque l’Iran exige la non-agression à son encontre, il ne formule pas un vœu abstrait, mais acte que sa souveraineté a été mise en cause. Lorsqu’il revendique le contrôle du détroit d’Ormuz, il réaffirme une prérogative stratégique au cœur de la confrontation. Lorsqu’il impose l’acceptation de l’enrichissement de l’uranium, il entérine ce qui constituait l’objet même des sanctions. Et lorsque la levée totale de celles-ci est posée comme condition, c’est toute la logique coercitive occidentale qui se trouve implicitement désavouée.

La seconde série de mesures renforce encore cette lecture en lui donnant une portée systémique. L’abrogation des résolutions internationales, qu’elles émanent de l’ONU ou de l’AIEA, revient à contester l’architecture juridique construite contre l’Iran. L’exigence d’indemnisation traduit une inversion du statut de victime et de responsable. Le retrait des forces américaines de la région manifeste une volonté de redessiner l’équilibre géopolitique, tandis que l’arrêt des hostilités, y compris au Liban, élargit le cadre du conflit pour mieux en revendiquer la maîtrise.

Dans ces conditions, le cessez-le-feu apparaît moins comme une décision souveraine que comme l’acceptation implicite d’un rapport de force inversé, où la liberté de circulation, présentée comme restaurée, devient en réalité négociée, tarifée et conditionnée, transformant un principe en concession. Il devient dès lors difficile de soutenir que ce plan de paix constitue un compromis, tant il apparaît comme une synthèse des objectifs iraniens formulée dans un langage diplomatique.

La seconde réussite, plus audacieuse encore, réside dans l’idée d’un affaiblissement, voire d’un renversement du régime iranien, affirmation qui ne résiste guère à l’examen. Le pouvoir, loin de s’être assoupli ou fragmenté, s’est au contraire resserré autour des structures les plus idéologiques, en particulier celles des gardiens de la révolution ; il ne s’agit donc pas d’une ouverture, mais d’un durcissement présenté, par un tour de rhétorique, comme un progrès. Avoir remplacé des turbans par des képis serait, aux yeux de Trump, une prouesse…

Mais c’est sans doute sur le terrain de l’accord nucléaire que la démonstration atteint son point le plus révélateur. En dénonçant en 2018 le compromis conclu en 2015 sous l’égide de Barack Obama, les Etats-Unis ont rompu un cadre qui, bien qu’imparfait, imposait à l’Iran des contraintes strictes et vérifiables : limitation de l’enrichissement, réduction des capacités techniques, inspections internationales. Sa disparition a mécaniquement affaibli les leviers de contrôle dont disposaient les puissances occidentales.

En substituant à cet équilibre fragile une stratégie de pression suivie d’un cessez-le-feu présenté comme une victoire, l’administration américaine se retrouve dans une position paradoxale : elle revendique un succès alors même que subsistent des zones d’ombre, notamment quant au devenir de plusieurs centaines de kilogrammes d’uranium dont la traçabilité demeure incertaine.

A ces contradictions diplomatiques s’ajoute une réalité plus prosaïque mais tout aussi déterminante : Donald Trump ne gouverne pas seulement en chef d’Etat, il agit aussi en homme attentif aux signaux des marchés, et en particulier à celui du pétrole. La flambée des prix consécutive aux tensions régionales a renchéri le coût de l’énergie pour ses concitoyens, tandis que les marchés financiers vacillaient ; dans ces conditions, le cessez-le-feu apparaît moins comme l’aboutissement d’une stratégie que comme la réponse à une contrainte économique pressante et à une opinion publique réticente à la guerre.

Il faut ajouter à cela un élément qui éclaire d’un jour plus cru encore l’écart entre les intentions affichées et les effets produits : l’objectif initial proclamé consistait à venir en aide au peuple iranien, à le libérer d’un pouvoir jugé oppressif ; or ce même peuple se retrouve aujourd’hui pris dans une double contrainte, exposé à la fois aux pressions et répressions internes des gardiens de la révolution et aux conséquences directes des frappes extérieures, comme si la promesse de protection s’était inversée en facteur de vulnérabilité.

Dans ce théâtre d’ombres où chaque acteur s’efforce d’imposer sa version des faits, un épisode récent ajoute une dimension presque ironique à cette mécanique narrative : la libération de Cécile Kohler et de Jacques Paris, immédiatement intégrée à la séquence des succès diplomatiques, alors même qu’elle relève d’un jeu d’équilibres et de concessions bien plus complexe. Il y a quelques temps un navire français avait été autorisé à traverser le détroit d’Ormuz. Est-ce un signal positif des autorités iraniennes en direction de la France pour s’être opposé à Trump ? La France a peut-être une carte à jouer dans ce poker menteur car elle apparaît comme un allié fiable, contrairement aux versatiles Etats-Unis.

Ce qui se joue ici ne relève pas tant de la victoire militaire que de la victoire narrative : il s’agit de produire un récit suffisamment cohérent pour transformer une contrainte en choix et un repli en succès, quitte à en lisser les contradictions.

Le plus troublant réside peut-être dans le fait que cette construction trouve un miroir presque parfait du côté iranien, où l’on célèbre également la victoire, non seulement dans les discours, mais dans la formulation même de ce plan de paix. En reprenant point par point les exigences à l’origine du conflit, celui-ci se présente comme son aboutissement logique. S’il venait à être accepté, même partiellement, il signifierait que les Etats-Unis et leurs alliés ont renoncé à leurs lignes rouges initiales, et que la paix ne serait plus le fruit d’un équilibre, mais l’officialisation d’un rapport de force inversé.

Et c’est peut-être là que se situe la véritable leçon de cet épisode : dans un monde saturé de communication, la victoire ne consiste plus nécessairement à vaincre, mais à persuader que l’on a vaincu, même lorsque les faits racontent une autre histoire, et plus encore lorsque la paix elle-même devient la forme la plus aboutie de cette victoire proclamée.


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