Il fut un temps – que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître – où entrer dans une maison revenait à pénétrer dans une bibliothèque accidentellement dotée d’un canapé. Les livres débordaient des étagères, s’empilaient sur les tables basses et formaient des colonnes instables au pied des lits, si bien que l’on pouvait deviner les passions, les névroses et parfois même les ambitions secrètes des habitants à la simple lecture des dos fatigués. Aujourd’hui, il arrive que l’on franchisse le seuil d’un intérieur impeccablement décoré, baigné d’une lumière étudiée et parfumé à la bougie artisanale – mélange de lavande, jasmin et miel – , pour découvrir des murs d’un blanc immaculé que ne vient troubler aucune reliure, comme si la pensée avait été priée de rester à l’extérieur avec les chaussures et le parapluie.
Une maison sans livres, c’est un peu comme une table sans sel : tout est en place, mais rien n’a de goût. C’est comme un discours politique sans mensonge – théoriquement possible, mais rarement observé. C’est comme une femme sans parfum : cela existe, certes, mais on sent bien qu’il manque quelque chose de délicieusement subversif. Plus sérieusement, c’est un salon qui ressemble à une salle d’attente de dentiste haut de gamme : confortable, apaisant, et désespérément vide d’idées. Une maison sans livres ne constitue pas seulement un choix esthétique : elle ressemble souvent à une déclaration silencieuse selon laquelle l’ornement prime sur le contenu, l’algorithme sur la phrase longue, le paraître sur l’être. On comprend alors que le salon n’est plus un lieu de conversation, mais un décor prêt à être photographié sous son meilleur angle. Lorsque les étagères existent encore, elles tiennent davantage de la vitrine que de la bibliothèque, accueillant parfois des objets vaguement culturels : un globe terrestre qui ne tourne plus – le monde est trop compliqué – deux ouvrages soigneusement choisis pour leur couleur, assortie aux coussins – parfois un livre consacré à un peintre coté dont il est de bon ton de louer les toiles – tandis que le reste de l’espace demeure étrangement vierge, comme si l’on craignait qu’un roman mal aligné ne compromette l’harmonie du beige.
Les classes supérieures new-yorkaises, qui ne laissent jamais une surface inutilisée sans l’avoir stylisée, ont résolu le problème avec une élégance pragmatique : elles recourent à des étagères garnies de faux livres dont les titres génériques, imprimés en lettres dorées sur des tranches factices, évoquent de vagues méditations sur l’art, l’architecture ou la Toscane, sans que personne ne soit tenté de les ouvrir. Dans certains appartements de l’Upper East Side, la bibliothèque est devenue un alibi : elle ne sert plus à lire, mais à suggérer qu’on aurait pu le faire, entre deux réunions et un brunch caritatif. L’objet culturel devient accessoire de parade, au même titre qu’un vase minimaliste ou qu’une sculpture abstraite dont la fonction principale consiste à signaler le bon goût plutôt qu’à susciter la réflexion.
Il ne s’agit pas de condamner la décoration – chacun a le droit d’aimer les intérieurs épurés et les lignes nettes – mais il est permis de sourire lorsque l’on constate que les livres ont été remplacés par des blocs de carton élégamment reliés qui simulent la profondeur intellectuelle avec une efficacité toute trumpienne. La maison sans livres en dit alors long sur ses occupants, non parce qu’elle les priverait automatiquement d’intelligence, mais parce qu’elle suggère que la complexité a été externalisée vers un écran portable et que l’idée d’une pensée qui s’accumule physiquement sur des étagères semble désormais superflue.
On objectera que les livres numériques existent et que les bibliothèques ont migré vers des liseuses discrètes, ce qui est indéniable. Pourtant, la disparition totale du moindre volume dans un espace de vie produit une impression singulière, comme si l’habitation refusait d’admettre que ses habitants n’aient jamais eu besoin de se confronter à une phrase longue, à un doute, à une idée contradictoire qui ne se résout pas en trois paragraphes. Il existe d’ailleurs des résumés de livres qui vous dispensent de les lire et vous permettent de briller en société : la culture compressée, prête à l’emploi, sans les aspérités ni les lenteurs de la fréquentation véritable des textes. Une maison sans livres ressemble à un esprit qui aurait décidé de vivre exclusivement de résumés. D’ailleurs, les résumés prospèrent : ils permettent de briller en société sans s’encombrer des nuances, comme ces plats lyophilisés qui promettent un festin en trois minutes d’eau chaude.
A l’inverse, la présence de livres, même modestes et parfois poussiéreux, introduit une part d’imprévu. Un visiteur peut tomber sur un essai oublié, un roman annoté, un recueil de poésie qui trahit une sensibilité cachée ; cette possibilité d’être surpris constitue peut-être le véritable luxe qu’aucune rangée impeccable de faux volumes assortis au canapé ne saura jamais offrir. Il n’est donc pas exagéré de dire qu’une maison sans livres raconte une histoire très précise : celle d’un monde où l’apparence culturelle suffit à remplacer la culture elle-même, tandis qu’une maison encombrée de pages rappelle, avec douceur, que la pensée prend de la place et qu’elle n’a jamais été conçue pour se fondre parfaitement dans le décor. Bien au contraire, elle a pour vocation de déranger, d’irriter, de démanger.
On objectera que les livres numériques existent, que les bibliothèques tiennent désormais dans des liseuses plus fines qu’un carnet de chèques. Certes. Mais l’absence totale de volumes physiques produit un effet étrange, comme si l’habitation refusait d’admettre que ses occupants aient jamais lutté contre une phrase difficile ou fréquenté une idée contradictoire. Une maison sans livres ressemble à un esprit qui aurait décidé de vivre exclusivement de résumés. D’ailleurs, les résumés prospèrent : ils permettent de briller en société sans s’encombrer des nuances, comme ces plats lyophilisés qui promettent un festin en trois minutes d’eau chaude.
Ainsi, la maison sans livres représente peut-être l’aboutissement logique d’une époque qui préfère l’illusion culturelle à l’effort de la culture. Les étagères vides respirent, les murs sont apaisants, et l’esprit aussi, puisqu’il n’est plus dérangé par ces objets obstinés qui posent des questions, contredisent, et parfois même obligent à réfléchir. Tout est propre, cohérent, harmonieux – comme un discours politique relu par un service de communication.
Il est donc probable que l’étape suivante consistera à vendre directement des bibliothèques décoratives préchargées de citations célèbres, que l’on pourra afficher sur un écran discret entre deux photographies du salon. On n’aura plus besoin de lire Montaigne ou Pascal : il suffira d’avoir l’air d’avoir pensé à eux.
Après tout, dans un monde où les livres prennent trop de place et les idées trop de temps, la solution la plus élégante reste encore de conserver les étagères… et de se débarrasser du reste.

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