Il est des effondrements qui ne font pas de bruit, qui ne provoquent ni manifestations ni débats enflammés, et qui pourtant transforment en profondeur une société entière, car lorsque la lecture recule au point de devenir marginale chez les jeunes, ce n’est pas seulement une pratique culturelle qui disparaît, mais une manière de penser, de se concentrer et, au fond, de comprendre le monde.
Les chiffres, que l’on commente désormais avec une forme de résignation blasée, dessinent pourtant une réalité difficilement contestable puisque les jeunes consacrent aujourd’hui près de trois heures par jour aux écrans contre à peine dix minutes à la lecture, tandis que 16 % des 7–19 ans ne lisent pas du tout et que 19 % ne lisent jamais, ce qui revient à dire qu’une part significative d’une génération grandit désormais en dehors de toute fréquentation régulière du livre.
L’on pourrait encore se rassurer en se disant que ceux qui lisent continuent, malgré tout, d’entretenir ce lien fragile avec le texte, mais il faudrait alors oublier ce chiffre, sans doute le plus révélateur de tous, selon lequel 41 % des jeunes lisent en faisant simultanément autre chose, qu’il s’agisse de consulter leurs messages, de naviguer sur les réseaux sociaux ou de répondre à des notifications, comme si la lecture elle-même n’était plus digne d’une attention exclusive et devait être reléguée au rang d’activité secondaire.
Ce que l’on appelle encore lire se transforme ainsi en une sorte de bruit de fond, un accompagnement discret de l’agitation numérique, et il devient difficile de ne pas y voir une contradiction profonde puisque la lecture suppose précisément ce que l’univers des écrans s’emploie méthodiquement à détruire, à savoir la continuité de l’attention, la lenteur et l’effort de concentration.
Il serait cependant trop commode d’accuser uniquement les jeunes, comme si cette situation relevait d’un défaut individuel ou d’un manque de volonté, alors même que tout, dans l’environnement qui leur est proposé, concourt à capter leur attention, à fragmenter leur temps et à rendre suspecte toute activité qui ne produit pas une gratification immédiate, de sorte que le livre apparaît désormais comme un objet presque incongru, silencieux, immobile, exigeant, là où tout invite au contraire à la dispersion et à la sollicitation permanente.
L’ironie, que l’on pourrait juger cruelle si elle n’était pas aussi banale, tient au fait que cette prise de conscience passe elle-même par les écrans, qui diffusent avec gravité des graphiques alarmants sur l’effondrement de la lecture, pendant que, dans les mêmes salons, les bibliothèques demeurent à portée de regard mais hors d’usage, comme si la société contemporaine s’était donné les moyens d’observer lucidement sa propre dérive sans jamais se donner ceux d’y remédier.
Ce qui se joue ici dépasse donc largement la question des habitudes culturelles, car en laissant s’installer l’idée que l’attention peut être fragmentée sans conséquence et que la lecture peut être interrompue, parasitée, diluée sans être altérée, nous organisons en réalité un renoncement plus profond, celui de la pensée structurée, de la mémoire durable et de la capacité à entrer dans la complexité, au profit d’une forme d’immédiateté perpétuelle dont il reste à savoir si elle produit encore des lecteurs ou seulement des consommateurs de signes.


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