Dans la vie politique moderne, les micros ressemblent de plus en plus à des traîtres. On les croit fermés, silencieux, disciplinés, et soudain ils se réveillent avec la fidélité d’un magnétophone soviétique. C’est ainsi que la journaliste politique Nathalie Saint-Cricq, persuadée de se trouver dans l’intimité des coulisses, a qualifié le candidat niçois Eric Ciotti de « petit Benito ».
L’expression aurait autrefois rejoint la longue tradition des commentaires de plateau qui disparaissent aussi vite qu’ils sont prononcés. Mais l’époque adore transformer les apartés en événements nationaux. Le micro s’est révélé aussi bavard qu’un concierge de la Troisième République et la République médiatique a immédiatement sorti l’artillerie lourde. Les indignations se sont succédé avec la régularité d’un métronome : excuses à l’antenne, suspension disciplinaire, éditoriaux outrés et commentaires en chaîne sur les réseaux sociaux. A entendre certains commentateurs, la démocratie française venait de vaciller sous le poids d’un sobriquet.
Le plus amusant dans cette affaire ne réside pas dans l’insulte elle-même, car la politique française n’a jamais été un salon de thé. Ce qui amuse davantage, c’est le cérémonial qui suit chaque dérapage verbal. Une phrase s’échappe, la polémique gonfle, les plateaux de télévision se remplissent d’experts et chacun feint de découvrir que les acteurs de la vie publique parlent parfois de leurs adversaires avec la même délicatesse que des supporters de football dans une tribune un soir de derby.
La politique contemporaine possède toutefois une particularité curieuse : certaines références historiques agissent comme des explosifs. Prononcez le nom d’un dictateur, même en version miniature, et vous déclencherez immédiatement une tempête médiatique. A ce rythme, le 20ème siècle finira par être classé parmi les substances dangereuses, aux côtés des produits inflammables et des feux d’artifice.
La preuve nous en a été donnée récemment à Marseille. En pleine campagne municipale, la candidate Martine Vassal a expliqué dans un débat que ses valeurs reposaient sur le travail, la famille et la patrie. Il n’en fallait pas davantage pour réveiller l’ombre du maréchal Philippe Pétain, laquelle surgit aussitôt dans les commentaires comme un fantôme convoqué par mégarde. Les adversaires crièrent au pétainisme renaissant, les soutiens parlèrent d’une formule maladroite, et les plateaux de télévision accueillirent une nouvelle procession d’analystes chargés d’examiner la phrase avec la minutie d’un paléographe déchiffrant un parchemin médiéval.
Ainsi va la politique française, où les mots déclenchent parfois davantage de fracas que les actes. Une promesse oubliée ne provoque guère plus qu’un haussement d’épaules, un programme irréaliste ne surprend plus personne et un retournement de veste relève presque du folklore national. Mais qu’un micro indiscret capture une comparaison historique ou qu’une formule malheureuse réveille un slogan du passé, et la République s’émeut soudain comme si l’histoire venait de sortir du placard pour demander des comptes.
Les électeurs, eux, observent cette agitation avec un mélange de lassitude et d’amusement. Ils voient bien que la vie publique ressemble de plus en plus à un théâtre où chacun surveille les mots de l’autre avec la vigilance d’un surveillant de cour de récréation, tandis que les vrais débats attendent leur tour dans les coulisses.
Il faudrait peut-être finir par admettre que la politique française ne souffre pas tant d’un excès d’injures que d’un excès de micros. Car à ce rythme, la seule réforme vraiment urgente consistera bientôt à équiper les plateaux de télévision d’un bouton très simple : « enregistrer les programmes, mais couper les conversations ».
Ce serait plus prudent. Et surtout beaucoup plus silencieux.

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