Il arrive un moment où l’on cesse d’être pleinement un sujet pour devenir peu à peu un objet. Un moment où les gestes perdent leur sens, où l’on se coiffe avec une fourchette dorée, où l’on porte à la bouche un étui à lunettes comme s’il s’agissait d’un aliment. Ce moment, fragile et troublant, appartient au grand âge, à la perte progressive des repères, à cette frontière incertaine entre autonomie et dépendance.
Mais ce basculement intime ne devrait pas entraîner une dépossession totale de soi. Or, c’est souvent ce qui se joue dans de nombreux EHPAD.
Les personnes âgées qui y entrent ne sont pas des individus quelconques. Ce sont des femmes et des hommes qui, toute leur vie, ont exercé leur liberté, pris des décisions, construit des parcours, aimé, travaillé, choisi. Leur entrée en institution marque déjà une perte d’autonomie, parfois nécessaire, souvent douloureuse. Mais cette perte est fréquemment amplifiée par un cadre de vie qui impose des horaires, des rythmes, des habitudes, sans véritable choix : heures de repas fixes, cohabitation imposée, activités standardisées, parfois infantilisantes et / ou à des années-lumière des centres d’intérêt de certains pensionnaires.
A cela s’ajoute une forme d’arrachement silencieux, de déracinement sournois. On les sépare de leur domicile, de leurs objets familiers, parfois de leur animal de compagnie. On les installe dans un univers médicalisé qui, s’il répond à des impératifs de sécurité, ressemble aussi à un hôpital permanent. Qui souhaiterait vivre jour après jour dans un tel environnement ?
Ce cadre produit un effet paradoxal : alors même que ces personnes ont besoin d’accompagnement, on leur retire ce qui fonde encore leur identité – la capacité de choisir, de décider, de vivre selon leurs préférences. Une forme d’infantilisation s’installe, souvent involontaire, mais profondément ressentie.
Il y a là un paradoxe difficile à vivre : entrer en EHPAD, c’est non seulement perdre une part de son autonomie, mais aussi voir cette perte accentuée par l’organisation même du lieu.
A cela s’ajoute une autre réalité, plus diffuse : la vie en EHPAD, c’est aussi vieillir deux fois. Vieillir par soi-même, bien sûr, mais aussi vieillir au contact exclusif d’autres personnes âgées, parfois très dépendantes. Le miroir quotidien du vieillissement devient omniprésent, sans contrepoint, sans mélange des générations, sans ouverture sur la vitalité du monde extérieur.
Et pendant ce temps, les personnes très âgées semblent disparaître de l’espace public. On les voit peu dans les rues, peu dans les cafés, peu dans la vie ordinaire. La société a déjà invisibilisé la mort et elle s’emploie également et progressivement à déplacer la vieillesse hors du regard collectif. Cette réalité est moins visible dans certaines villes du sud, comme Nice ou Menton, où des populations âgées plus aisées continuent de vivre sur le littoral. Mais ailleurs, la mise à l’écart est plus marquée.
Faut-il alors repenser en profondeur notre manière d’accompagner le grand âge ?
Plutôt que des structures purement médicalisées, ne pourrait-on imaginer des formes de vie plus proches du domicile, plus ouvertes, plus souples ? Des lieux où les personnes âgées conserveraient une réelle capacité de choix, où les rythmes seraient individualisés, où la présence d’animaux serait possible, où les liens avec l’extérieur seraient encouragés, où la mixité des âges serait favorisée ?
Vieillir ne devrait pas signifier être mis à l’écart ni réduit à un statut de patient permanent. Il s’agit d’inventer des modèles qui respectent à la fois les besoins de soins et le désir fondamental de rester soi.
Car au fond, la question n’est pas seulement celle de la prise en charge du grand âge. Elle est celle de la place que nous accordons, collectivement, à ceux qui ont vécu avant nous – et de la manière dont nous envisageons notre propre vieillesse.


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