
Depuis son deuxième mandat et la guerre en Iran, Donald Trump semble avoir franchi un seuil supplémentaire dans la confusion du discours public, en enchaînant sans cesse et sans retenue mensonges, contre-vérités, déclarations spectaculaires aussitôt contredites et mises en scène de sa propre personne. Lorsqu’un responsable politique s’autorise à se représenter en figure christique, allant jusqu’à se comparer à un Jésus thaumaturge, ou qu’il prend à partie une autorité morale comme le Pape Léon XIV, il ne s’agit plus seulement de provocation ou de stratégie médiatique, mais d’une rupture avec les codes élémentaires de la parole publique. Cette dérive contribue à brouiller les repères entre réalité, croyance et communication, au point que le discours lui-même devient instable.
Dans ces conditions, la parole de Donald Trump apparaît profondément démonétisée, comme une cryptomonnaie qui aurait perdu toute valeur d’échange. Lorsqu’un responsable politique dit tout et son contraire, sans souci de cohérence ni de vérification, il installe un climat où chaque déclaration devient suspecte, non parce qu’elle serait nécessairement fausse, mais parce qu’elle ne peut plus être tenue pour fiable. Dès lors, ce n’est plus seulement le contenu de ses propos qui est en cause, mais la possibilité même de lui accorder du crédit. On est alors conduit, presque mécaniquement, à interroger chacune de ses affirmations, non plus pour en débattre, mais pour en vérifier la véracité, signe d’un profond affaiblissement de la parole politique elle-même.
On s’étonne souvent du silence des peuples. On s’étonne que les Iraniens, après des semaines de guerre et plus de trente mille victimes écrasées par la folie des mollahs, ne se soulèvent pas une nouvelle fois contre les Pasdaran, comme si la peur, la répression et la surveillance permanente pouvaient s’effacer d’un simple élan collectif.
Mais cette interrogation, si fréquente, mérite d’être retournée. Car enfin, pourquoi, dans une démocratie réputée solide comme les Etats-Unis, la contestation semble-t-elle si fragmentée face à certaines dérives du pouvoir ? Certes, il y a eu des manifestations regroupant plus de huit millions d’Américains à travers le pays pour affirmer que le peuple américain ne voulait pas d’un « king ».
Mais depuis des mois, Donald Trump bouscule les normes, contourne les usages, ridiculise la parole diplomatique et prend des décisions qui interrogent autant sur le plan institutionnel que sur le respect du droit international voire sur sa santé mentale. Certaines initiatives, notamment en matière de politique étrangère, ont été perçues comme des passages en force, sans réel contre-pouvoir visible à la hauteur de l’enjeu.
Et pourtant, aucune mobilisation durable, massive et transversale ne semble s’imposer, comme si la sidération le disputait à la résignation. Faut-il y voir une fatigue démocratique ? Une société trop polarisée pour produire un sursaut commun ? Ou bien l’efficacité d’un récit politique qui transforme chaque crise en levier de consolidation ?
Car c’est peut-être là que tout se joue.
L’attentat dont Donald Trump a été la cible en juillet 2024, lors d’un meeting en Pennsylvanie, a immédiatement donné lieu à des images d’une puissance rare : un homme blessé, se tenant l’oreille, mais debout, le poing levé, déjà réinscrit dans une posture de combat. En quelques secondes, l’événement quittait le registre du fait pour entrer dans celui du symbole. Par cet incident – Trump n’a été qu’égratigné – le locataire de la Maison-Blanche espérait se hisser à la hauteur d’un John F. Kennedy, et il n’est pas impossible que tout cela n’ait été qu’une mise en scène orchestrée par Trump lui-même. Le doute est permis, au vu des nombreux mensonges dont il abreuve quotidiennement la planète via son réseau social.
Dans l’histoire politique, ces moments ne sont jamais neutres. Ils fabriquent du récit, structurent des mythologies, transforment des trajectoires individuelles en destin.
De la même manière, lorsque Donald Trump avait contracté le Covid-19 en 2020, sa guérison rapide – quasiment miraculeuse pour un septuagénaire – avait été présentée comme une démonstration de force, presque comme une surhumanité. Là encore, l’événement sanitaire devenait un élément de storytelling politique. Car Trump, ne l’oublions pas, préconisait de boire de l’eau de Javel pour assainir l’organisme des malades. Eu égard à son âge et aux comorbidités liées à son excédent pondéral, Trump ne pouvait recouvrer une pleine santé en quarante-huit heures.
Nous vivons dans un monde où l’image précède souvent l’analyse, où le récit prend le pas sur la complexité, où chaque fait est immédiatement aspiré dans une mécanique de représentation.
Dans ce contexte, le pouvoir ne repose plus seulement sur des institutions ou des rapports de force visibles. Il s’insinue dans les perceptions, s’ancre dans les émotions et se renforce à travers des figures capables d’incarner, tour à tour, la menace, la résistance ou la providence.
Dès lors, le parallèle initial change de nature.
Car les Iraniens ne se soulèvent pas seulement parce qu’ils sont contraints. Et les Américains ne contestent pas moins parce qu’ils seraient libres. Dans les deux cas, il existe quelque chose de plus diffus, de plus insaisissable : une forme d’adhésion partielle, de fatigue collective, ou peut-être simplement d’habituation.
On ne gouverne pas uniquement par la peur. On gouverne aussi par ce que les sociétés finissent par considérer comme normal.
Et c’est peut-être là que réside la question la plus troublante : à quel moment cessons-nous de résister, non pas parce que nous ne pouvons plus, mais parce que nous ne savons même plus que nous le devrions ?


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