« Je suis chez moi, je fais ce que je veux. »
La phrase, attribuée à Vincent Bolloré lors de la reprise en main de Grasset et de l’éviction d’Olivier Nora, n’a rien d’anodin. Elle exprime une conception du pouvoir éditorial qui, transposée au champ scolaire, mérite que l’on s’y attarde avec sérieux, surtout lorsque, comme moi, on a enseigné une quarantaine d’années.
Car enfin, que signifie être « chez soi » lorsque l’on contrôle, à travers Hachette Livre, une part essentielle de l’édition éducative ? Le groupe ne se limite pas à une marque : il agrège Hachette Education, Hatier, Foucher, Didier, Dunod ou encore Armand Colin. Dans le secteur scolaire, son poids est considérable. Selon les estimations disponibles, Hachette représente autour de 35 à 40 % du marché du manuel scolaire en France, ce qui en fait de loin le premier acteur.
Face à lui, d’autres groupes existent, mais ils apparaissent plus fragmentés. Editis, avec des maisons comme Nathan, Bordas ou Retz, constitue le principal concurrent, sans toutefois atteindre une position équivalente. Des éditeurs indépendants, parfois innovants, complètent le paysage, mais leur part reste limitée. Autrement dit, nous ne sommes pas face à un monopole absolu, mais bien face à une concentration forte, qui réduit mécaniquement la diversité des approches.
On objectera, à juste titre, que les programmes scolaires sont fixés par l’institution publique et que les éditeurs doivent s’y conformer. Il est exact qu’aucun manuel ne peut s’affranchir des cadres définis par l’Education nationale et ses corps d’inspection. Mais cette réalité ne doit pas masquer l’essentiel.
L’influence ne s’exerce pas frontalement ; elle s’insinue.
Elle se déploie dans le choix des textes, dans la sélection des exemples, dans les documents iconographiques, dans la manière de formuler une consigne ou d’introduire un chapitre. Elle s’exprime dans la hiérarchisation des thèmes, dans ce que l’on développe et dans ce que l’on effleure. Autrement dit, elle agit là où le regard pédagogique rencontre une vision du monde.
Dans ce contexte, la concentration éditoriale n’est pas un détail technique, mais une question politique. Lorsque plusieurs éditeurs coexistent à parts équilibrées, ils produisent des lectures différentes, des sensibilités variées, des angles parfois contradictoires. Lorsque l’un d’entre eux domine largement, le risque apparaît que certaines représentations s’imposent plus facilement que d’autres, non par décret, mais par diffusion.
L’histoire récente de certaines maisons du groupe – de Grasset à Fayard – a montré qu’une reprise en main pouvait être rapide, assumée et sans ambiguïté. Pourquoi ce qui est possible dans l’édition générale serait-il impensable dans le scolaire ? La frontière n’est pas juridique, elle est culturelle, et les cultures d’entreprise évoluent sous l’effet de leurs dirigeants.
Il ne s’agit pas de céder à une vision complotiste ni d’imaginer des manuels transformés en instruments de propagande. Une telle dérive serait immédiatement visible et rejetée. En revanche, il serait naïf de croire que l’orientation éditoriale reste sans effet lorsqu’un acteur aussi puissant affirme aussi clairement sa souveraineté sur ses contenus et affiche aussi nettement ses orientations idéologiques.
Un manuel scolaire n’est jamais neutre. Il résulte d’arbitrages, de choix, de priorités. Réduire le nombre d’acteurs dominants revient, mécaniquement, à réduire la pluralité de ces arbitrages.
Dès lors, la question dépasse le seul cas d’un groupe ou d’un dirigeant. Elle engage une réflexion plus large sur la place du marché dans la production des savoirs. Peut-on accepter que les outils qui façonnent la formation intellectuelle des élèves dépendent, pour une part aussi importante, d’un acteur privé dont la conception du pouvoir éditorial est explicitement affirmée ?
On peut être « chez soi » dans une entreprise. Mais on ne l’est jamais totalement dans ce qui contribue à former l’intelligence collective. Et c’est précisément pour cela que la vigilance ne relève pas de l’idéologie. Elle relève de la responsabilité.

L’édition scolaire menacée par l’idéologie Bolloré.

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