Chromopolitique française, ou l’art délicat de choisir la bonne veste

La politique française, qui fut longtemps un théâtre d’idées, de doctrines et de programmes, semble être entrée depuis quelques années dans une phase plus immédiatement lisible pour le citoyen moderne : l’ère de la chromopolitique. Autrement dit, l’époque où l’on reconnaît les convictions d’un responsable public moins à ses discours qu’à la couleur soigneusement calibrée de la veste qu’il arbore sur les plateaux de télévision.

Ainsi, l’infatigable Sarah Knafo a choisi de battre la campagne parisienne vêtue d’un jaune éclatant qui, à force de réapparaître sur chaque photographie, a fini par constituer un véritable signal visuel, presque un code routier destiné à guider l’électeur distrait dans les méandres de la vie publique. Dans le même registre chromatique, mais avec une constance presque botanique, Marine Tondelier ne se sépare jamais de sa fameuse veste verte, si bien que l’on en vient à se demander si les militants écologistes n’ont pas remplacé depuis longtemps la rose socialiste par une simple penderie.

Le phénomène ne s’arrête évidemment pas là, car chaque famille politique semble désormais posséder sa palette officielle. Les socialistes, qui ont longtemps hésité entre le rouge historique et le rose adouci de la social-démocratie, paraissent parfois adopter ce que les coloristes appellent le « beige gouvernemental », nuance prudente qui présente l’avantage de ne choquer personne tout en permettant d’assister à des débats télévisés sans provoquer de fatigue oculaire.

Chez certains responsables de droite, la veste bleue marine demeure un classique indémodable, comme si l’on craignait que l’électeur ne perde soudain ses repères s’il apercevait un responsable conservateur dans une couleur trop aventureuse, tel un violet institutionnel ou un orange réformateur. La tradition vestimentaire tient ici lieu de programme politique, ce qui permet d’économiser bien des discours.

Il faut cependant reconnaître qu’aucun responsable politique français n’a encore pleinement exploré les possibilités offertes par la veste réversible, pourtant parfaitement adaptée aux exigences de la vie publique contemporaine. Dans ce domaine, l’exemple le plus prometteur reste sans doute Eric Ciotti, dont la carrière récente suggère qu’une veste noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur – ou, selon les circonstances parlementaires, blanche à l’extérieur et noire à l’intérieur – constituerait un vêtement d’une remarquable polyvalence.

On imagine sans peine les avantages pratiques d’un tel dispositif : un simple mouvement d’épaule suffirait à adapter instantanément la couleur de la conviction aux nécessités de l’actualité politique, évitant ainsi les longues explications idéologiques qui fatiguent toujours un peu le téléspectateur du soir, fourbu et harassé par une longue journée de travail.

A ce rythme, la prochaine réforme institutionnelle pourrait consister à créer un ministère de l’Harmonie Chromatique chargé d’attribuer à chaque responsable public une teinte officielle, de manière à faciliter la lecture du paysage politique. Les débats parlementaires prendraient alors l’allure d’un nuancier Pantone animé, dans lequel les citoyens pourraient suivre l’évolution des alliances en observant simplement les variations de couleurs au fil des semaines.

Car après tout, dans une époque où l’on reproche souvent aux responsables politiques de changer d’avis, il serait peut-être plus honnête de leur fournir directement des vestes adaptées à cette réalité. Les tailleurs de la République pourraient alors proposer toute une gamme de modèles spécialement conçus pour la vie publique : veste caméléon pour les majorités fragiles, blazer arc-en-ciel pour les coalitions improbables, et bien sûr la fameuse veste réversible pour les jours où la fidélité aux convictions exige, paradoxalement, de les retourner avec élégance.

Ainsi la politique française, qui a longtemps prétendu gouverner par les idées, pourrait enfin assumer pleinement ce qu’elle est parfois devenue : une subtile science des couleurs appliquée au tissu des vestes. Et l’électeur, désormais parfaitement informé, n’aurait plus qu’à se demander, devant le spectacle de ces garde-robes idéologiques, quelle nuance correspond le mieux à l’humeur du moment. 


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