Il y a des phrases qui éclairent un homme mieux que de longs discours. Lorsque Donald Trump, président des Etats-Unis, laisse entendre qu’il pourrait frapper encore l’île iranienne de Kharg Island « juste pour s’amuser », on touche à quelque chose de plus inquiétant qu’une simple fanfaronnade. C’est la manifestation d’un cynisme désarmant et d’une inquiétante légèreté face à la guerre.
On connaissait déjà son rapport approximatif aux usages les plus élémentaires de la dignité publique. Lorsqu’il s’agit d’honorer les dépouilles de soldats morts au combat, il semble considérer les codes de respect et de sobriété comme des détails superflus, bons pour les manuels de protocole que l’on ne lit jamais. Il préfère la mise en scène de soi – cravate rouge et casquette blanche – là où devrait régner la gravité, il choisit le confusion permanente entre cérémonie nationale et spectacle personnel.
Mais franchir le pas qui consiste à évoquer des frappes militaires comme un divertissement révèle une conception infantile du pouvoir qui tient davantage du jeu vidéo que de la responsabilité d’Etat. Dans cette vision du monde, les missiles deviennent des gadgets, les conflits des épisodes spectaculaires, et la guerre une sorte de spectacle dont on pourrait relancer la partie « pour voir ».
Il faut rappeler une évidence que l’on croyait acquise depuis longtemps : la guerre n’est pas un jeu. Elle tue, elle mutile, elle détruit des villes et elle sème des deuils qui ne s’effacent pas au prochain cycle médiatique.
Qu’un chef d’Etat puisse évoquer la possibilité de nouvelles frappes comme on parlerait d’un caprice ou d’un amusement est moins une provocation qu’un aveu : celui d’une irresponsabilité, d’une légèreté politique qui confine au cynisme et à la bêtise politique.
Fort de ces deux épisodes, une question finit par s’imposer. D’un côté, Donald Trump apparaissant devant les cercueils de soldats américains tombés au combat, arborant sa casquette blanche et sa cravate rouge comme s’il s’agissait d’un meeting de campagne. De l’autre, la même désinvolture lorsqu’il évoque la possibilité de frapper encore l’île de Kharg Island, presque comme on parlerait d’une distraction.
Dans les deux cas, c’est le même trait de caractère qui affleure : une indifférence troublante à la gravité des situations, une incapacité apparente à percevoir la frontière entre la mise en scène de soi et la réalité tragique des événements.
On pourrait se contenter d’y voir un style politique outrancier, un goût pour la provocation permanente. Mais certains observateurs y lisent quelque chose de plus profond : une forme de cynisme structurel, une relation au monde où les règles morales ordinaires semblent n’avoir qu’une importance secondaire.
Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que les polémiques qui entourent depuis des années l’affaire Jeffrey Epstein continuent d’alimenter interrogations et soupçons dans l’opinion publique. Non que ces accusations constituent en elles-mêmes des faits établis ; mais le personnage public que s’est façonné Donald Trump – tel qu’il se donne lui-même à voir – entretient chez certains l’idée qu’aucune hypothèse ne paraît tout à fait invraisemblable. Sa manière de s’exposer, de provoquer et de défier les normes conduit ainsi une partie de l’opinion à juger plausible qu’il ait pu, le cas échéant, commettre des actes que la morale commune réprouve.
Car la question qui se pose n’est peut-être pas seulement politique : elle est aussi morale. Jusqu’où peut aller un homme qui semble parfois considérer la guerre comme un spectacle et la dignité des morts comme un simple élément de décor dans la mise en scène du pouvoir ? Cette interrogation prend un relief particulier lorsqu’on se souvient qu’il avait lui-même déclaré un jour que « sa propre moralité, son propre esprit sont les seules choses qui peuvent l’arrêter » – « My own morality, my own mind – that’s the only thing that can stop me. » Une telle affirmation a de quoi troubler : elle revient à suggérer que la seule limite à l’action d’un dirigeant ne serait ni la loi, ni les institutions, ni les principes universels, mais sa propre conscience. Or c’est précisément cette conscience qui, aux yeux de nombre d’observateurs, paraît aujourd’hui singulièrement incertaine.

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