Chaque soir, à l’heure où les journaux télévisés se succèdent avec la ponctualité d’un train suisse légèrement fatigué, le téléspectateur français assiste à un rituel médiatique immuable que les journalistes appellent le micro-trottoir et que le public considère parfois comme une forme de démocratie instantanée, puisqu’il permet au citoyen ordinaire d’exprimer en quelques secondes son opinion sur la réforme des retraites, le prix des carburants ou la météo morale du pays. Pourtant, il arrive que certains spectateurs, observant attentivement ces fragments de parole populaire, en viennent à soupçonner les chaînes de télévision de pratiquer une étrange politique de casting dans laquelle les personnes interviewées seraient presque toujours noires ou arabes, comme si les rédactions disposaient d’un mystérieux service chargé de sélectionner les citoyens selon une grille chromatique digne d’un nuancier Pantone.
Avant d’imaginer l’existence de ce supposé « bureau de la diversité télévisuelle », il convient pourtant de rappeler comment naît réellement un micro-trottoir, car la scène est beaucoup moins spectaculaire que ne l’imaginent les théoriciens du complot audiovisuel. Une équipe de télévision se poste généralement dans un lieu très fréquenté – une gare, une rue commerçante, la sortie d’un marché – et se met à arrêter des passants avec l’énergie obstinée d’un démarcheur en téléphonie, sauf qu’au lieu de vendre un abonnement ils demandent simplement : « Que pensez-vous de la hausse du carburant ? ». Sur vingt personnes sollicitées, une bonne moitié refuse de parler, une autre moitié accepte mais répond par un prudent « je ne sais pas trop », et seuls quelques courageux consentent à livrer devant la caméra une opinion suffisamment claire pour survivre au montage. Lorsque le reportage est finalement diffusé, le téléspectateur découvre trois ou quatre réponses qui semblent représenter toute la population française, alors qu’elles sont en réalité les survivantes d’un long tri darwinien où seules les phrases compréhensibles, audibles et vaguement télégéniques ont réussi à se reproduire.
C’est à ce moment précis que l’esprit humain, qui adore les raccourcis statistiques autant que les intrigues mystérieuses, commence à construire des conclusions audacieuses à partir d’un échantillon aussi minuscule qu’un verre de pastis dans un congrès de tempérance. Si deux des personnes interrogées ont la peau sombre et si une troisième possède un accent méditerranéen, certains téléspectateurs en déduisent aussitôt que les chaînes de télévision ont décidé de confier l’expression de l’opinion nationale à une sorte de syndicat imaginaire des citoyens issus de la diversité, alors que la réalité est beaucoup plus prosaïque : les journalistes ont simplement retenu les réponses les plus claires, les plus spontanées ou les plus vivantes, sans procéder à la moindre enquête généalogique sur les origines familiales du passant.
La mécanique du montage télévisuel accentue d’ailleurs cette illusion, car le micro-trottoir ne prétend jamais être un sondage scientifique mais seulement un petit théâtre social dans lequel quelques individus incarnent, pendant quelques secondes, l’humeur supposée du pays. On pourrait filmer dix retraités bretons, huit cadres lyonnais et cinq étudiants parisiens que le résultat resterait tout aussi trompeur, puisque la télévision possède cette faculté redoutable de transformer trois témoignages isolés en portrait collectif de la nation. Le téléspectateur oublie alors qu’il ne regarde pas la France entière mais un échantillon microscopique composé de quelques volontaires qui, par courage ou par inconscience, ont accepté de parler à un journaliste armé d’un micro et d’une question embarrassante.
Il faut également reconnaître que les passants les plus loquaces ne sont pas toujours ceux que l’on imagine, car la sociologie du trottoir obéit à des règles mystérieuses qui échappent aux fantasmes identitaires. Certaines personnes refusent obstinément toute apparition télévisée par peur de dire une bêtise devant leurs voisins, tandis que d’autres saisissent la moindre occasion de s’exprimer avec un enthousiasme qui ferait pâlir un député en campagne. La télévision ne choisit donc pas toujours ses intervenants ; il arrive souvent que ce soient les intervenants qui choisissent la télévision, ce qui explique que les visages visibles à l’écran soient avant tout ceux de citoyens suffisamment audacieux pour livrer leur opinion en quelques secondes, sous le regard impassible d’une caméra.
La conclusion de cette petite comédie médiatique est finalement assez simple : le micro-trottoir n’est ni un complot sociologique ni une photographie fidèle du pays, mais une courte scène improvisée où quelques passants deviennent, l’espace d’un instant, les ambassadeurs involontaires de l’opinion publique. Si certains téléspectateurs y voient parfois une surreprésentation de tel ou tel groupe, c’est surtout parce que l’esprit humain adore repérer des motifs là où il n’existe souvent qu’un hasard banal, ce même hasard qui fait que, dans une gare ou un aéroport, on a toujours l’impression que la file d’attente d’à côté avance plus vite que la sienne.
Ainsi, avant d’accuser les rédactions de distribuer la parole selon des critères mystérieusement pigmentaires, il est sans doute plus raisonnable de se rappeler que le micro-trottoir ressemble moins à un recensement national qu’à une loterie improvisée sur le pavé urbain. La prochaine fois qu’un journaliste vous tendra un micro pour vous demander ce que vous pensez du prix de l’essence ou du quotient intellectuel de D. Trump vous aurez d’ailleurs l’occasion de vérifier par vous-même cette grande vérité sociologique : dans la démocratie télévisuelle, il suffit parfois d’accepter de parler pour devenir, pendant huit secondes, la voix officielle du peuple français. La prophétie d’Andy Warhol – « à l’avenir, chacun aura droit à quinze minutes de célébrité mondiale » – est en passe de se réaliser.

Laisser un commentaire