Il fut un temps – qui n’est d’ailleurs pas si éloigné – où les gens parlaient français. Ils ne le parlaient pas toujours parfaitement, ils le malmenaient parfois, mais ils avaient au moins la décence d’utiliser des phrases complètes et des mots entiers.
Depuis quelques années, une étrange épidémie linguistique semble s’être abattue sur la population. Cette maladie s’appelle le tic de langage. Elle ne tue personne, ce qui explique probablement qu’on la tolère avec tant d’indulgence, mais elle se révèle extraordinairement contagieuse. Elle circule dans les conversations quotidiennes, prospère sur les réseaux sociaux et atteint son stade le plus virulent dans les émissions de radio matinales et les plateaux de télévision.
Le phénomène possède d’ailleurs quelque chose de rassurant. Grâce à ces expressions toutes faites, chacun peut parler longtemps sans courir le risque d’avoir une idée trop précise. La phrase se construit presque toute seule, comme un meuble en kit dont les pièces seraient déjà découpées. Il suffit d’assembler quelques éléments simples : « du coup », « clairement », « on est sur », « problématique ». L’ensemble tient debout et donne l’illusion d’un discours construit. La pensée, elle, reste facultative.
Observons quelques spécimens.
Le minimalisme SMS : « TKT » et « JPP »
Certains locuteurs ont décidé de pratiquer un minimalisme linguistique radical. Ils réduisent la langue française à quelques initiales, comme si chaque syllabe représentait un effort physique disproportionné.
Lorsqu’une personne exprime une inquiétude, on ne lui répond plus : « Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. » On lui envoie trois lettres : « TKT ».
Cette abréviation tient à peine lieu de phrase. Elle ressemble davantage à un soupir administratif. Le même phénomène apparaît lorsqu’il s’agit d’exprimer l’épuisement moral. Autrefois, quelqu’un aurait déclaré : « Je n’en peux plus. Cette réunion dure depuis deux heures et nous discutons encore du logo du service comptable. »
Aujourd’hui, toute cette lassitude se résume à deux lettres et s’exhale en un soupir : « JPP ».
On imagine facilement ce que ce minimalisme aurait produit dans la tragédie classique. Racine fait dire à Phèdre : « Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire. » Dans la version contemporaine, l’héroïne tragique se contenterait de lever les yeux au ciel et de murmurer : « JPP ».
La tragédie aurait gagné du temps et le spectateur une plage horaire pour aller se repaître d’un kebab avant de regagner son domicile. Mais la littérature française aurait perdu quelques alexandrins mémorables.
L’adverbe universel : « juste »
Le mot « juste » mérite une mention particulière, car il constitue probablement l’adverbe le plus mystérieux de la langue contemporaine. Autrefois, ce petit mot possédait plusieurs sens très précis. Il pouvait indiquer une approximation modeste, comme lorsque l’on disait : « J’ai eu la moyenne, mais tout juste. » Dans ce cas, « juste » exprimait une légère insuffisance, une réussite obtenue de justesse, presque par miracle (un cierge à l’église de la paroisse ou un pèlerinage à Lourdes). Le mot pouvait également désigner une vertu morale éminente, comme dans l’expression « les Justes », ces personnes qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont risqué leur vie pour sauver des Juifs persécutés. Autrement dit, « juste » pouvait signifier soit un succès minimal, soit une grandeur morale exceptionnelle.
La langue contemporaine a choisi une troisième voie, qui consiste à utiliser « juste » pour amplifier absolument tout. On entend ainsi : « C’est juste incroyable », « c’est juste génial », « c’est juste hallucinant ». Le paradoxe mérite l’attention. Un mot qui signifiait autrefois « à peine » ou « de peu » sert désormais à exprimer l’exact contraire, comme s’il contenait un bouton secret permettant de passer de la modestie à l’exagération. Lorsque quelqu’un affirme que quelque chose est « juste incroyable », il veut simplement dire que c’est incroyable, mais avec un supplément d’enthousiasme inutile. Le mot agit comme un amplificateur sonore dans une salle de concert où la musique serait déjà assourdissante. La phrase pourrait parfaitement se passer de lui, mais l’orateur semble craindre qu’en l’absence de ce petit renfort verbal, son admiration paraisse insuffisamment spectaculaire. Ainsi le même mot peut désigner un étudiant qui obtient péniblement dix sur vingt, un héros moral honoré pour avoir sauvé des vies, ou un influenceur qui découvre un cappuccino ou un chocolat de Dubaï « juste incroyable ». La langue française possède décidément une étonnante capacité à recycler les mots les plus nobles pour commenter les pâtisseries…ce n’est juste pas possible !!!
Traduction d’une conclusion de la dernière conférence de presse de D. Trump : « C’est juste un projet juste incroyable avec une armée juste géniale qui fait juste des choses incroyables. » A ce stade, la phrase ne ressemble plus à une analyse. Elle ressemble à un hoquet.
Le prestataire universel : « pas de souci »
Quel que soit le domaine, la réponse finit toujours par tomber : « pas de souci ». Vous entrez dans un café et vous demandez : « un diabolo menthe, s’il vous plaît. » Ce à quoi le serveur vous répond : « Pas de souci. »
Le serveur ne se contente plus d’exécuter une commande. Il vous rassure également sur l’état métaphysique du monde, sur les cours des principales places boursières et sur votre taux de glycémie. Grâce à lui, vous savez désormais que l’univers fonctionne correctement et que votre diabolo menthe ne risque pas de provoquer une crise diplomatique.
La formule fonctionne dans tous les commerces. Chez le coiffeur : « Vous pourriez couper juste un peu sur les côtés ? » « Pas de souci. » Le client ressort avec trois centimètres de cheveux en moins et une coiffure inspirée d’un commando de marine ou d’un célèbre joueur de football mais il sait au moins qu’il n’y avait aucun souci.
Dans un magasin de vêtements : « Vous auriez cette veste en taille 42 ? », « Pas de souci. » Le vendeur disparaît dans la réserve pendant dix minutes et revient avec un 38 couleur pistache, mais l’essentiel demeure : aucun souci n’a été détecté.
La formule possède une telle puissance rassurante qu’elle pourrait s’appliquer à des situations beaucoup plus graves.
« Docteur, l’opération est risquée ? », « Pas de souci. »
« Commandant, le moteur de l’avion fait un bruit étrange. », « Pas de souci. »
A ce rythme, le jour où une météorite s’approchera de la Terre, quelqu’un apparaîtra probablement à la télévision pour déclarer calmement : « Pas de souci, on gère. »
Et le public se sentira immédiatement rassuré.
La formule managériale : « mais pas que »
Parmi les expressions les plus mystérieuses de la langue contemporaine figure la formule « mais pas que ». Elle apparaît presque exclusivement dans les réunions, les présentations PowerPoint et les projets culturels financés par trois collectivités territoriales et un dossier de subvention de quarante pages.
Le principe est simple. On annonce quelque chose de parfaitement clair… puis on ajoute aussitôt : « mais pas que ». Un responsable explique par exemple : « Nous avons un secrétariat administratif… mais pas que. »
L’auditoire comprend immédiatement qu’il existe autre chose. En revanche, personne ne saura jamais quoi.
La formule fonctionne dans presque tous les contextes. On peut ainsi entendre :
« C’est un lieu de culture… mais pas que. »
« C’est un projet éducatif… mais pas que. »
« C’est un café associatif… mais pas que. »
Certains établissements atteignent même un degré supérieur de mystère : « C’est un espace de rencontre… mais pas que. » On imagine alors un endroit où l’on se rencontre, mais aussi où il se passe des choses indéfinissables, peut-être spirituelles, peut-être culinaires, peut-être quantiques…
La formule possède un avantage décisif : elle donne l’impression d’une grande richesse conceptuelle tout en évitant soigneusement toute précision.
On pourrait ainsi annoncer : « C’est une bibliothèque… mais pas que. » Personne n’osera demander ce qui se cache derrière les livres.
A ce rythme, on attend la version ultime : « C’est un concept… mais pas que. »
Autrement dit, personne ne sait exactement ce que c’est, mais tout le monde sent confusément qu’il faut hocher la tête avec gravité.
« En mode »
La langue française possédait autrefois un certain nombre de verbes très pratiques. On pouvait dire que l’on travaillait, que l’on dormait, que l’on réfléchissait ou que l’on se reposait. Mais ces solutions paraissaient visiblement trop simples. Depuis quelques années, tout le monde se met donc « en mode », sauf les tripes qui ont toujours connu la mode de Caen.
On n’est plus fatigué, on se trouve « en mode hibernation ». On ne travaille plus difficilement, on fonctionne « en mode dégradé ». On ne réfléchit plus, on se met « en mode réflexion ».
La formule possède un charme technologique indéniable. Elle donne l’impression que les êtres humains sont devenus des appareils électroniques dotés de plusieurs réglages.
Dans certaines réunions, la formule devient particulièrement impressionnante : « Là, on est en mode gestion de crise. » Autrefois on aurait dit : « Nous avons un problème. »
Dans la vie quotidienne, on entend par exemple : « Ce matin je suis en mode survie avant mon premier café. », « Là je suis en mode hibernation jusqu’au printemps. », « Ce week-end je suis en mode canapé. »
La logique peut d’ailleurs se décliner à l’infini. Un étudiant déclare : « Ce week-end je suis en mode révisions intensives. », « La SNCF est en mode suspense ferroviaire », « Mon ordinateur est en mode désespoir numérique. », « Mon chat est en mode domination du salon. »
A ce rythme, la langue française risque de ressembler bientôt à un tableau de bord. Il suffira d’appuyer sur un bouton pour passer successivement :
du mode motivation
au mode café
puis au très populaire
mode je n’en peux plus.
On peut d’ailleurs imaginer les évolutions futures.
Un train en retard expliquera : « Je circule en mode contemplatif. » Un ascenseur bloqué précisera : « Je fonctionne en mode méditation verticale. » Et un gouvernement confronté à une crise annoncera très calmement : « Nous sommes en mode gestion optimiste de la catastrophe. »
La conclusion sanitaire : « prenez soin de vous »
Depuis quelques années, aucune conversation ne peut se terminer sans cette formule.
Deux personnes discutent banalement :
« Bon, on se rappelle. »
« Oui, prenez soin de vous. »
Le ton évoque celui d’un médecin quittant un patient fragile, alors qu’il s’agit simplement de conclure une conversation sur la météo.
Si la formule continue à s’étendre, on pourrait bientôt entendre : « Prenez soin de vous, hydratez-vous correctement, buvez avec modération, évitez les courants d’air et pensez à vos oméga-3. »
« C’est une belle personne »
Depuis quelques années, une formule étrange a fait son apparition dans la conversation publique : « c’est une belle personne ». Autrefois, lorsqu’on appréciait quelqu’un, on disait simplement qu’il était gentil, courageux, généreux ou honnête. La langue française possédait un large éventail d’adjectifs permettant de décrire les qualités humaines. Aujourd’hui, toutes ces nuances semblent avoir disparu au profit d’une formule unique.
Quelqu’un raconte : « J’ai rencontré Paul hier. C’est vraiment une belle personne. »
Personne ne sait exactement ce que cela signifie. Paul est-il intelligent ? Courageux ? Drôle ? Fiable ? Mystérieux ? Amateur de quiches lorraine ? On l’ignore. Mais Paul est une belle personne.
La formule fonctionne dans toutes les circonstances. Elle peut s’appliquer à un voisin sympathique, à un chanteur, à un ancien candidat de téléréalité ou à un boulanger qui vous a offert un croissant.
« Franchement, c’est une belle personne. »
Le compliment possède une propriété remarquable : il dit quelque chose de très positif tout en évitant soigneusement toute précision. A ce rythme, on pourrait imaginer la scène suivante lors d’une cérémonie officielle :
« Nous remettons aujourd’hui cette distinction à Monsieur Dupont, qui est, je crois pouvoir le dire, une très belle personne. »
Personne ne saura pourquoi, mais tout le monde applaudira.
« Il y a un chemin »
Lorsqu’un responsable politique se trouve confronté à un problème difficile, il peut bien sûr prendre une décision, au risque de se rendre impopulaire car cette méthode comporte un risque : la décision pourrait être contestée.
Il existe donc une solution beaucoup plus élégante. Elle consiste à déclarer gravement : « Il y a un chemin. »
Un journaliste demande : « Comment allez-vous résoudre cette crise budgétaire ? »
Le responsable politique répond calmement, les yeux tournés vers l’avenir, donc vers la droite : « Il y a un chemin. »
La phrase possède une dimension presque spirituelle. Elle évoque une promenade philosophique à travers les collines de la réflexion. On ne sait pas où mène ce chemin, ni quand on commencera à l’emprunter, ni même s’il existe réellement. Mais l’image reste rassurante. La formule permet d’éviter de trancher tout en donnant l’impression que l’on avance.
Dans certaines conférences de presse, on peut presque entendre le paysage se dessiner : « Il y a un chemin… »
On imagine alors un sentier sinueux, bordé de commissions parlementaires, de groupes de travail et de rapports d’experts. La destination demeure inconnue, mais la marche semble prometteuse. Et surtout, personne ne demande plus de décision.
« Du coup » : le grand lubrifiant conversationnel
L’expression « du coup » constitue probablement le tic de langage le plus répandu en France. A l’origine, elle exprimait une conséquence logique. Aujourd’hui, elle sert à relier n’importe quelle phrase à n’importe quelle autre.
Quelqu’un déclare : « Hier je suis allé à la boulangerie Amoureux ; du coup j’ai acheté du pain. »
La relation de causalité paraît assez mystérieuse, car la boulangerie constitue précisément l’endroit où l’on s’attend à trouver du pain. Il aurait été plus surprenant d’entendre : « Hier je suis allé à la boulangerie ; du coup j’ai acheté des morues et des clous à béton. »
Dans certaines conversations, l’expression revient avec une régularité mécanique : « Du coup j’arrive, du coup je vois Paul, du coup on parle, du coup on prend un café, du coup on rentre. » La phrase avance alors par secousses, comme un train mal entretenu.
« On est sur… »
Dans les restaurants, les bars à vin et les réunions de marketing, une nouvelle formule triomphe : « on est sur ».
Un serveur explique gravement : « Là, on est sur un café d’Éthiopie avec des notes florales et une belle longueur en bouche. »
Le client croyait simplement boire un café. Il découvre qu’il se trouve désormais installé sur une expérience sensorielle, presque botanique. On s’attend presque à ce que la tasse soit accompagnée d’un petit livret expliquant la vie intérieure du grain et la culture du café éthiopien dans le Sidamo.
Dans un bar à vin, le sommelier annonce avec un air pénétré : « Ici, on est sur un grenache très solaire avec une belle tension et des notes de fruits rouges. » Le client pensait boire un verre de vin. Il se retrouve placé au centre d’un paysage viticole où de guillerettes framboises imaginaires dialoguent avec un coucher de soleil.
La formule envahit d’ailleurs tous les domaines.
Chez le boulanger : « Là, on est sur une baguette tradition avec une croûte bien expressive. »
Chez le coiffeur : « Là, on est sur un dégradé dynamique avec une vraie personnalité capillaire. »
A ce rythme, on s’attend à entendre bientôt : « Là, on est sur un ticket de métro avec une vraie profondeur urbaine. »
« Quelque part »
Cette expression possède une vertu remarquable : elle donne immédiatement à une idée banale une profondeur vaguement philosophique.
Quelqu’un déclare par exemple : « Quelque part, ce projet raconte une histoire. »
Personne ne sait très bien où se trouve ce « quelque part ». Il ne correspond ni à un lieu géographique ni à une position intellectuelle clairement identifiable. Pourtant, la phrase donne l’impression que l’orateur vient d’ouvrir une perspective métaphysique.
On peut ainsi entendre : « Quelque part, ce sandwich interroge notre rapport à la modernité. »
Ou encore : « Quelque part, cette réunion nous oblige à repenser notre manière de travailler. »
A ce stade, l’auditoire hoche la tête avec gravité, tout en se demandant confusément où se situe exactement ce « quelque part ». On imagine un endroit mystérieux situé entre la salle de réunion et le néant philosophique.
« A un moment donné »
Cette expression fait écho, quelque part, à « quelque part » et sert souvent à introduire une affirmation solennelle. Quelqu’un déclare : « A un moment donné, il faut prendre ses responsabilités. »
Personne ne sait exactement à quel moment donné cette limite apparaît. S’agit-il de mardi vers quinze heures ? De la fin du trimestre ? D’une date encore tenue secrète par les organisateurs ? La formule permet en réalité d’introduire n’importe quelle phrase avec un air de gravité historique.
On peut ainsi entendre : « A un moment donné, il faut arrêter de procrastiner. »
Ou, dans un débat politique : « A un moment donné, les Français attendent des réponses. »
On imagine un instant précis dans le calendrier national où tous les citoyens se lèveraient simultanément pour exiger quelque chose.
« Carrément »
Ce mot servait autrefois à exprimer un accord énergique. Aujourd’hui, il remplace presque toute forme d’approbation.
- « On va boire un café ? »
- « Carrément. »
- « On réécrit la Constitution ce week-end ? »
- « Carrément. »
A ce stade, la conversation ressemble à un dialogue entre deux portes automatiques qui s’ouvrent et se ferment avec enthousiasme. Le mot possède d’ailleurs une polyvalence remarquable. Il peut servir à approuver une sortie, une idée politique ou l’achat d’un canapé.
« On prend la pizza quatre fromages ? »
« Carrément. »
La démocratie participative pourrait fonctionner entièrement sur ce principe.
« Ça fait sens »
Cette expression constitue une importation directe de l’anglais it makes sense. En français, on disait simplement : « cela a du sens ». Mais la formule « ça fait sens » possède un léger parfum de réunion PowerPoint internationale, ce qui explique probablement son succès.
Dans certaines réunions, elle apparaît avec une régularité quasi liturgique. Quelqu’un présente un graphique incompréhensible et conclut : « Voilà, je pense que ça fait sens. »
Personne ne comprend vraiment le graphique, mais tout le monde acquiesce, car il serait imprudent d’avouer que ce sens reste introuvable.
On peut également entendre : « Si on repositionne la stratégie sur ce segment, ça fait sens. »
Ou encore : « On pourrait lancer un atelier collaboratif, je trouve que ça fait sens. »
La formule possède une qualité remarquable : elle donne l’impression qu’une idée brillante vient d’être formulée, alors qu’elle se contente souvent d’annoncer que quelque chose pourrait éventuellement être logique.
« Créer du lien » et « faire société »
Dans les réunions publiques, les assemblées de quartier, les dossiers de subvention et les inaugurations officielles, la conversation finit presque toujours par atteindre un moment solennel où quelqu’un prononce les mots magiques : « créer du lien ».
Un intervenant se penche vers le micro et explique avec gravité : « L’important, c’est que ce lieu permette de créer du lien. »
La phrase possède une qualité remarquable : personne ne peut raisonnablement s’y opposer. Qui oserait en effet prendre la parole pour déclarer calmement : « Pour ma part, je suis plutôt favorable à la destruction du lien. »
La formule possède en outre une souplesse extraordinaire. Elle s’adapte à toutes les situations imaginables.
Un jardin partagé doit créer du lien.
Un atelier de poterie doit créer du lien.
Un tournoi de pétanque intergénérationnel doit créer du lien.
Un cours de yoga avec infusion bio doit créer du lien.
A force, on se demande où ce lien se trouvait auparavant, puisqu’il semble urgent d’en fabriquer absolument partout. La formule devient encore plus impressionnante lorsque l’on passe à l’étape supérieure. Après « créer du lien », les promoteurs d’un projet annoncent que leur initiative va carrément « faire société ». Un responsable, parfois ceint d’une écharpe tricolore, explique alors : « Ce projet vise à faire société. »
La phrase possède une ambition vertigineuse. Autrefois, les philosophes, les constitutions et les institutions tentaient laborieusement d’organiser la vie collective. Aujourd’hui, un tiers-lieu avec un bar à jus et trois ateliers de bricolage semble capable d’accomplir la même mission.
On peut ainsi entendre :
« Cette friperie solidaire contribue à faire société. »
« Cet atelier de fabrication de bougies parfumées permet de faire société autrement. »
L’expression donne l’impression que la civilisation entière dépend désormais d’un stand de falafels et d’un concert de ukulélé. A ce stade, l’auditeur se demande ce que deviendrait la société si, par malheur, quelqu’un cessait de créer du lien pendant quelques jours. Peut-être que la civilisation se dissoudrait immédiatement dans l’individualisme, comme un sucre dans un café.
Mais pas de souci : un comité de pilotage est probablement déjà en train de travailler sur la « problématique ».
« Qu’est-ce que cela dit sur notre société / sur nous / sur nos peurs ? »
Les journalistes affectionnent particulièrement une question qui revient avec une régularité presque mécanique : « Qu’est-ce que cela dit sur notre société ? »
Lorsqu’un événement se produit, même minuscule, quelqu’un finit toujours par poser cette question grave. Une polémique sur un film, une querelle sur un réseau social ou une dispute dans une émission de téléréalité deviennent soudain l’occasion d’explorer « ce que cela dit de notre époque ».
Chaque anecdote se transforme alors en symptôme et chaque fait divers en radiographie morale du pays. Il arrive pourtant que l’on éprouve la tentation de répondre très simplement à cette question solennelle : « Pas grand-chose. Cela dit surtout qu’il ne se passe pas grand-chose aujourd’hui. »
Mais une telle franchise ruinerait immédiatement la gravité du débat télévisé.
« Les Français »
Les responsables politiques parlent rarement des citoyens, des électeurs ou des habitants. Ils préfèrent évoquer une entité presque mythologique : « les Français ».
Un ministre déclare par exemple : « Les Français attendent des réponses. » Un autre explique : « Les Français veulent plus de justice sociale. » Un troisième assure : « Les Français nous disent qu’il faut agir. »
La formule possède un avantage évident. Personne ne peut vérifier ce que pensent exactement « les Français ». Le locuteur parle donc au nom d’un peuple silencieux qui confirme toujours ce qu’il vient de dire.
Dans certains discours, on finit par se demander si les Français passent leurs journées à appeler les cabinets ministériels pour confier leurs attentes.
« Nous devons envoyer un signal » (de préférence, fort, le signal)
Dans la langue politique contemporaine, l’action réelle devient parfois secondaire. L’essentiel consiste à « envoyer un signal ». Un responsable politique explique ainsi : « Nous devons envoyer un signal fort. »
Personne ne sait exactement à qui ce signal s’adresse, ni par quel moyen il sera transmis, mais la phrase donne l’impression qu’une décision importante vient d’être prise.
Dans certains cas, l’action se limite précisément à ce signal. Autrefois, on construisait un pont, on votait une loi ou on prenait une décision. Aujourd’hui, on envoie un signal.
« Être dans l’accompagnement »
Les responsables politiques et administratifs n’aiment plus beaucoup le verbe « aider ». Ils préfèrent expliquer – ces prêtres laïcs – qu’ils vont « accompagner ».
On entend ainsi : « Nous allons accompagner les territoires. », « L’Etat doit accompagner les entreprises. », « Nous devons accompagner les citoyens dans cette transition. »
Le verbe possède un charme particulier, car il évoque une présence bienveillante sans préciser ce qui sera réellement fait. Dans certains cas, l’accompagnement ressemble à celui d’un promeneur qui marche tranquillement à côté d’un problème sans jamais tenter de le résoudre.
La grande invasion du mot « problématique »
Parmi les tics de langage les plus envahissants figure désormais le mot « problématique ». On l’entend partout : dans les réunions, dans les médias et surtout dans la bouche des responsables politiques.
Autrefois, on disait simplement : « Il y a un problème. » Aujourd’hui, on explique : « Nous rencontrons une problématique. »
Le mot possède une propriété remarquable : il transforme immédiatement un ennui banal en objet de colloque universitaire. Les responsables politiques en raffolent. Dans leurs discours, les problèmes disparaissent presque toujours au profit de « problématiques ». Le terme paraît plus abstrait, plus brumeux et surtout moins exigeant.
Un problème appelle une solution. Une problématique appelle souvent une commission, une mission d’étude ou un groupe de travail composé d’experts dûment patentés.
Pourtant, en philosophie et dans la dissertation littéraire, une problématique possède un sens précis. Elle correspond à l’ensemble structuré des questions qui se posent autour d’un sujet et qui orientent la réflexion.
La langue administrative et politique adore cependant ces mots qui gonflent les phrases sans ajouter la moindre idée. Ainsi, au lieu de résoudre un problème, on commence par installer la problématique. Ce qui constitue souvent la manière la plus élégante… de ne rien régler du tout.
Si l’on réunissait toutes ces expressions dans une seule conversation, le résultat pourrait ressembler à ceci : « Du coup voilà… quelque part on est sur une problématique hyper importante… à un moment donné il faut envoyer un signal… les Français nous disent qu’il faut créer du lien… et l’Etat sera là pour accompagner… clairement ça fait sens. »
La phrase coule avec une fluidité parfaite. Les mots s’enchaînent harmonieusement et chacun semble avoir participé à une discussion sérieuse. Pourtant, si l’on tente de résumer ce qui vient d’être dit, on découvre une étrange réalité : rien n’a été affirmé, rien n’a été décidé et rien n’a été expliqué.
La langue contemporaine possède en effet un pouvoir extraordinaire. Elle permet de parler longuement sans risquer la moindre précision. Elle constitue une sorte de brouillard verbal dans lequel chacun peut avancer sans jamais rencontrer la réalité.
Autrefois, on reprochait parfois aux hommes politiques de ne pas tenir leurs promesses. Aujourd’hui, ils possèdent un avantage décisif : grâce à ce langage admirablement flou, ils parviennent souvent à ne même plus faire de promesses.
Ils se contentent d’envoyer des signaux. Ce qui, du point de vue de la communication, constitue déjà un progrès.
Du coup… voilà.
Conversation contemporaine, à peine imaginaire
Deux personnes discutent à la sortie d’une réunion.
- « Du coup voilà, on est sur un projet juste incroyable pour créer du lien… mais pas que. »
- « Ah oui carrément. Quelque part ça fait sens. »
- « A un moment donné il faudra quand même travailler la problématique. »
- « Oui clairement. Les Français attendent un signal fort. »
- « Le ministre est en mode mobilisation générale. »
- « Pas de souci. »
- « Du coup on avance comment ? »
- « On va dire qu’il y a un chemin. »
- « Oui…quelque part. »
- « En tout cas ce projet dit beaucoup de choses sur notre société. »
- « Carrément. »
A ce moment précis, un stagiaire qui écoute la conversation ose timidement poser une question.
- « Excusez-moi… mais concrètement, on fait quoi ? »
Un silence inquiet s’installe. Les deux interlocuteurs se regardent, légèrement déstabilisés, comme si quelqu’un venait de parler une langue oubliée. Puis l’un d’eux finit par répondre avec un sourire rassurant :
- « Pas de souci. On va créer un groupe de travail. »
Et la conversation peut reprendre normalement.
La langue française n’a évidemment pas disparu. Elle continue d’exister dans les livres, dans certaines conversations et parfois même dans la bouche de quelques irréductibles qui persistent à utiliser des mots pour exprimer des idées. Mais dans la vie quotidienne, elle semble désormais entourée d’une brume de formules automatiques, de petits mots passe-partout et d’expressions toutes faites qui remplissent admirablement l’espace sonore. On parle beaucoup, on explique longuement, on commente abondamment, et pourtant la pensée circule avec une prudence extrême, comme si elle risquait à tout moment de déranger l’équilibre fragile de la conversation. A ce rythme, la langue française ne disparaîtra sans doute jamais : elle continuera simplement à fonctionner, tranquillement, en mode approximatif. Mais pas de souci. Du coup, quelque part, ça fait sens. Mais pas que.

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