Le notaire avait toussoté avant de relire la clause, rechaussé ses lunettes, comme s’il espérait encore une intervention divine.
- Madame exige, à compter du jour du mariage, une allocation mensuelle fixe de mille cinq cents dollars destinée à ses dépenses personnelles, vêtements, cosmétiques, accessoires, menus plaisirs et autres achats relevant de son libre arbitre.
Eléonore avait hoché la tête avec la gravité d’une ministre signant un traité de paix.
Steve, futur marié, costume anthracite et sourire d’homme raisonnable, avait demandé d’une voix douce :
- Puis-je ajouter une clause ?
Le notaire, qui déjà regrettait ses études de droit, acquiesça.
Steve se pencha.
- Si Madame prend plus de deux kilos par rapport à son poids du jour du mariage, le versement cesse immédiatement.
Silence. Même l’horloge suisse, rompue à une certaine régularité, sembla suspendre son balancier.
- C’est odieux, murmura la secrétaire.
- C’est équilibré, rétorqua Steve, dans un grand sourire.
A la surprise générale, Eléonore accepta. Elle se savait invincible.
Le jour du mariage, elle affichait cinquante-six kilos parfaits, sculptés par trois mois de quinoa punitif et de Pilates expiatoire. En signant, elle eut le sourire satisfait d’un investisseur entrant sur un marché haussier. Les premiers mois furent un triomphe.
Sacs, robes, chaussures italiennes, parfums impossibles à prononcer, aux capiteuses fragrances, foulards qui coûtaient le prix d’un scooter italien. Steve payait sans broncher, rubis sur ongle. Eléonore flottait dans la vie comme un voilier de luxe.
Chaque samedi matin pourtant, elle devait se soumettre à un rituel immuable : la pesée. Steve avait acheté une balance connectée.
- Pour éviter les contestations, disait-il.
Au sixième mois, cinquante-sept kilos huit. Au huitième : cinquante-sept kilos neuf. Eléonore commença à mâcher avec méfiance. Les dîners devinrent des scènes de suspicion.
- Que contient cette sauce ?
- De la crème.
- Ah.
Elle regardait les olives comme des conspiratrices. Steve, lui, mangeait avec un appétit presque théâtral, engloutissant tartiflettes, mille-feuilles, cassoulets et brioches.
- Tu ne prends rien ?
- Non merci, je tiens à mon indépendance financière.
Puis survint Noël. Foie gras, bûche, champagne, chocolats. Le 2 janvier : cinquante-huit kilos trois. Panique. Eléonore entra en guerre. Coach personnel.
Nutritionniste assermenté. Thé détox aux algues fermentées. Sous-vêtements compressifs. Applications de jeûne intermittent.
Steve observait cela avec une sérénité qui devenait suspecte. Et puis un matin, en passant derrière lui, elle aperçut son ordinateur resté ouvert.
Objet : Programme de fidélité. Pâtisserie « Aux mille délices ». Historique de commandes. Livraisons hebdomadaires. A son nom.
Il commandait ses desserts préférés ! Pour elle. Par amour ? Non. Par stratégie. Elle ne dit rien. Trois semaines plus tard, pesée officielle. Steve souriait déjà.
Mais l’écran indiqua : 55,4 kg. Il pâlit.
- Comment ?
Eléonore posa calmement un dossier sur la table.
- Article 1137 du Code civil : le dol.
- Pardon ?
- La manœuvre frauduleuse destinée à tromper un contractant.
Elle fit glisser les factures de pâtisserie.
- J’ai consulté un avocat.
Steve blêmit davantage.
- Tu ne peux pas !
- Oh si ! Je ne vois pas qui m’en empêcherait.
Elle sourit.
- Le contrat est annulable.
Silence. Puis elle sortit un second document.
- J’ai préparé un avenant.
Steve déglutit. Elle lut :
- Allocation portée à 3 000 dollars mensuels. Clause de poids supprimée. En contrepartie, Monsieur s’engage à ne perdre ni ses cheveux, ni sa capacité abdominale à distinguer ses chaussures.
- C’est grotesque.
- C’est équilibré.
Le notaire, convoqué en urgence, eut un petit sourire fatigué. Il reconnaissait enfin un terrain familier : le mariage.

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