Jordan Bardella a donc voulu rallumer la flamme de Jeanne d’Arc. Il fallait oser. Dans un pays où l’on prétend encore enseigner vaguement l’histoire, convoquer une héroïne nationale morte sur un bûcher pour parler de raviver une flamme relève d’une forme de poésie pyromane assez audacieuse. On imagine l’instant : un conseiller communication qui hoche gravement la tête, un autre qui murmure « très puissant, la flamme », et personne, absolument personne, pour glisser timidement : « Certes… mais Jeanne d’Arc ? »
Il faut dire que Jeanne d’Arc se prête merveilleusement aux récupérations hasardeuses. Certains la présentent déjà comme la première influenceuse patriotique, d’autres comme la pionnière de la reconquête territoriale low cost. A ce rythme, on finira bien par expliquer, avec le sérieux pénétré des experts de plateau, que Jeanne d’Arc fut la première femme au foyer. L’expression, pour le coup, prendrait un sens tragiquement littéral.
L’incident ouvre un champ immense à la communication historique approximative. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On attend désormais avec impatience un hommage vibrant à Napoléon invitant les Français à ne plus jamais perdre Waterloo de vue. Ou une allocution appelant à redonner toute sa tête à Marie-Antoinette. Peut-être une campagne sur la stabilité institutionnelle inspirée de Louis XVI, exemple bien connu de longévité politique sereine.
Le service communication pourrait également célébrer Christophe Colomb en expliquant qu’il faut savoir reconnaître quand on s’est trompé de destination tout en gardant le cap. Galilée deviendrait l’ambassadeur officiel des gens qui persistent à avoir raison contre tout le monde avant de se rétracter poliment pour raisons de carrière. Quant au Titanic, il fournirait une métaphore idéale sur la navigation assurée par des élites parfaitement confiantes, avec option orchestre jusqu’au dernier sondage.
Dans cette logique, Robespierre pourrait être mobilisé pour lancer une grande opération de décapage moral du pays. Pasteur deviendrait l’icône d’une politique qui inocule de petites doses de problèmes pour éviter les grandes catastrophes. Molière serait convoqué pour défendre la transparence absolue des tartuffes contemporains. Sisyphe, naturellement, promu patron officiel de toutes les réformes françaises, avec médaille du mérite pour persévérance absurde.
Les possibilités sont infinies. Pourquoi ne pas évoquer le Hindenburg pour parler d’un projet appelé à s’élever majestueusement ? Tchernobyl pour illustrer la parfaite maîtrise technique des situations complexes ? Ou le Titanic, une seconde fois, parce que certaines métaphores méritent plusieurs naufrages, comme certaines carrières plusieurs vérifications factuelles.
Le plus beau dans cette affaire reste notre époque, où l’on peut disposer d’armées de conseillers, d’attachés de presse, de spécialistes de l’image, de cellules narratives, de stratèges du récit national, et parvenir malgré tout à produire une phrase qui donne l’impression d’avoir été écrite dans l’urgence entre un café tiède, un fond de paquet de BN, et une fiche Wikipédia lue de travers par quelqu’un qui confond manifestement l’Histoire avec un fil TikTok.
Mais ne soyons pas injustes. L’erreur est humaine. Après tout, il aurait pu annoncer vouloir remettre Jeanne d’Arc sur le devant de la scène. Ce qui, historiquement, aurait également posé quelques difficultés logistiques.
Comme disait Racine, revisité par le service communication : « Brûlé de plus de feux qu’il n’en allumait. » Bardella est manifestement un peu grillé sur la question des connaissances historiques. Mais peu importe : dans une époque où l’assurance tient lieu de culture générale, l’approximation portée avec aplomb passe souvent pour de l’érudition. Quant à sa dulcinée des Deux-Siciles, elle lui pardonnera sans doute : après tout, en matière de restauration monarchique approximative, on n’est plus à une confusion historique près.

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